La députée Karine Lebon (GDR), à l’origine du texte, a salué mercredi, une étape “historique” pour la mémoire collective et pour les victimes de ce déracinement.
La loi prévoit la création d’une commission pour la mémoire, l’instauration d’une journée nationale d’hommage le 18 février, ainsi que l’attribution, sur demande, d’une allocation forfaitaire de réparation.
Contrôle social et politique
L’”affaire des enfants de la Creuse”, également appelée celle des “Réunionnais de la Creuse”, désigne le transfert forcé de plus de 2 000 mineurs réunionnais vers la France métropolitaine entre 1962 et 1984.
Si l’affaire porte le nom des “enfants de la Creuse”, c’est parce que ce département a accueilli environ 215 mineurs — soit près de 10 % des enfants transférés — et parce qu’un centre d’accueil y a été spécifiquement créé à Guéret.
Au total, 2 015 mineurs ont été transférés de La Réunion vers 83 départements français, souvent en zones rurales, dans le cadre d’un programme de “repeuplement”.
Cette politique est organisée par le Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer (BUMIDOM), avec le concours des DDASS, de la préfecture de La Réunion et du ministère de la Santé, sous l’impulsion directe de Michel Debré, ancien Premier ministre et député de La Réunion de 1963 à 1988.
Dans les années 1950-1960, La Réunion connaît une explosion démographique spectaculaire, le taux de natalité dépassant les 50 % contre environ 20 % en métropole.
La mortalité infantile recule, tandis que la pauvreté reste massive. Cette situation est perçue par les autorités comme une menace sociale et politique, d’autant que le Parti communiste réunionnais porte des revendications autonomistes inquiétant Paris.
La migration est alors pensée comme un outil de contrôle social et politique. À partir des années 1960, elle s’étend aux enfants placés sous tutelle de l’État ou rendus tels par des procédures administratives contestables.

“Mise en esclavage”
Les familles, socialement fragilisées, ont été séduites ou abusées par des promesses de réussite et d’avenir meilleur. Beaucoup d’enfants n’ont jamais revu leurs proches. Plusieurs ont subi des maltraitances, ont été privés de leur identité et confrontés à un déracinement culturel brutal.
De nombreux actes d’abandon parental ou d’autorisation de sortie du territoire portent des signatures manifestement douteuses qui peuvent être liées à l'illettrisme des parents ou aux pressions administratives.
Certains enfants sont déclarés pupilles de l’État alors que leurs parents sont vivants et n’ont jamais consenti à une rupture définitive.
Plusieurs témoignages font état de maltraitances physiques, psychologiques et sexuelles, de travail forcé, de changements d’identité, voire de falsification d’actes d’état civil.
Arrachés à leur langue, à leur culture et à leur histoire familiale, beaucoup grandissent dans un sentiment d’abandon et de déracinement.
Si bien que l’historien Ivan Jablonka évoque des situations de “mise en esclavage” et souligne que cette politique n’est pas un dérapage, mais une institution républicaine menée “à la limite de la légalité”, dans une logique postcoloniale assumée.
“Réparer ne signifie pas tourner la page”
Karine Lebon a défendu le texte à la tribune de l’Hémicycle en présence de victimes venues de toute la France.
“Nous n’avons pas le pouvoir de leur rendre leur enfance (…) mais celui d’affronter l’histoire”, a-t-elle déclaré, la voix chargée d’émotion, ajoutant que “réparer ne signifie pas tourner la page, mais rendre ce qui peut l’être”.
Parmi les parcours évoqués figure celui de Marie-Germaine Périgogne, présente lors du vote. Arrachée à sa famille à l’âge de 3 ans, elle a grandi sous une autre identité, sans connaître son nom d’origine.
Aujourd’hui présidente de la Fédération des enfants déracinés des départements et régions d’outre-mer, elle a salué une décision qui “va enfin nous apaiser”, tout en appelant à une adoption rapide du texte par le Sénat.
La proposition de loi renomme officiellement les victimes “mineurs de La Réunion transplantés”, écartant l’expression médiatisée “enfants de la Creuse”, jugée réductrice et ne reflétant pas l’ampleur du phénomène.
En 2014, l’Assemblée nationale avait déjà reconnu la responsabilité de l’État, reconnaissance renforcée en 2017 par Emmanuel Macron, qui avait qualifié cette politique de “faute”.
Inspirée des lois de réparation pour les harkis (2022) et les rapatriés d’Afrique du Nord (2005), la nouvelle législation prévoit une indemnisation accessible uniquement aux victimes ou à leurs ayants droit. À ce jour, seules 200 à 250 personnes ont été formellement identifiées.











