La décision israélienne de retirer les autorisations de plus de trois dizaines d’organisations humanitaires cette semaine plonge le secteur de l’aide dans l’incertitude, alors que ces ONG tentent d’évaluer les conséquences pour leurs opérations à Gaza et leur capacité à venir en aide à des dizaines de milliers de Palestiniens en détresse.
L’impact le plus immédiat de cette révocation est qu’Israël n’autorisera plus ces organisations à acheminer des fournitures à Gaza ni à y envoyer du personnel international. Israël affirme que toutes les organisations suspendues doivent cesser leurs activités d’ici le 1er mars.
Certaines organisations se sont déjà vu interdire l’entrée de l’aide.
Le Conseil norvégien pour les réfugiés, par exemple, affirme qu’il n’a pas été autorisé à faire entrer des fournitures depuis dix mois, se limitant désormais à distribuer des tentes et de l’aide introduites par d’autres organisations.
Les 37 organisations concernées comptent parmi les plus importantes des plus de 100 ONG indépendantes opérant à Gaza, aux côtés des agences des Nations unies. Parmi les organisations interdites, figurent Médecins Sans Frontières, le Conseil norvégien pour les réfugiés, Oxfam et Medical Aid for Palestinians.
Ces organisations fournissent des services allant de la distribution de tentes et d’eau au soutien de cliniques et d’établissements médicaux. L’impact global reste toutefois difficile à évaluer. Israël affirme que les organisations interdites ne représentent qu’une faible part des opérations d’aide à Gaza.
Pourquoi les licences ont-elles été révoquées ?
Plus tôt cette année, Israël a instauré de nouvelles exigences strictes d’enregistrement pour les agences humanitaires opérant à Gaza. Il a notamment exigé que les organisations fournissent les noms et les données personnelles de leur personnel local et international, et a indiqué qu’il interdirait les groupes formulant un large éventail de critiques à l’encontre d’Israël.
Le processus d’enregistrement est supervisé par le ministère israélien des Affaires de la diaspora et de la Lutte contre l’antisémitisme, dirigé par un membre d’extrême droite du parti au pouvoir, le Likoud.
Israël affirme que ces règles visent à empêcher le Hamas et d’autres groupes de “s’infiltrer” dans les organisations humanitaires, ce qu’il prétend être le cas tout au long de sa guerre de deux ans à Gaza.
L’ONU, qui dirige le vaste programme d’aide à Gaza, ainsi que des organisations indépendantes, rejettent ces accusations et nient les affirmations israéliennes faisant état d’un détournement massif de l’aide par le Hamas.
Les organisations humanitaires expliquent qu’elles n’ont pas obtempéré en partie par crainte que la transmission d’informations sur leur personnel ne les mette en danger.
Selon les Nations unies, plus de 500 travailleurs humanitaires ont été tués à Gaza durant le génocide israélien.
Les organisations affirment également qu’Israël est resté vague quant à l’utilisation des données collectées. Les responsables humanitaires soulignent néanmoins que ces ONG remplissent des fonctions essentielles. Dans une déclaration conjointe publiée mardi, l’ONU et plusieurs grandes ONG ont affirmé que les organisations encore autorisées par Israël “sont très loin d’être suffisamment nombreuses pour répondre ne serait-ce qu’aux besoins immédiats et fondamentaux” à Gaza.
Cette interdiction aggrave encore la pression sur les opérations humanitaires. Et ce, alors que les plus de deux millions de Palestiniens de Gaza continuent de faire face à une crise humanitaire, plus de douze semaines après l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu. L’ONU indique que, bien que la famine ait été évitée, plus d’un quart des familles ne mangent encore qu’un seul repas par jour et que les prix des denrées alimentaires restent inabordables pour beaucoup ; plus d’un million de personnes ont besoin de meilleures tentes alors que les tempêtes hivernales frappent le territoire.
“Exiger des listes de personnel comme condition d’accès au territoire est un abus de pouvoir scandaleux”, a déclaré, vendredi, Médecins Sans Frontières (MSF). L’organisation affirme que les responsables israéliens ont rejeté ses tentatives de trouver des solutions alternatives.
Les services médicaux les plus touchés
Les ONG indépendantes jouent un rôle majeur dans le maintien du système de santé de Gaza, ravagé par deux années de bombardements israéliens et de restrictions sur les approvisionnements.
MSF a indiqué que la décision d’Israël aurait un impact catastrophique sur son travail à Gaza, où l’organisation finance et fournit du personnel international à six hôpitaux, gère deux hôpitaux de campagne ainsi que huit centres de soins primaires, cliniques et points médicaux. Elle gère également deux des cinq centres de stabilisation de Gaza, qui prennent en charge les enfants souffrant de malnutrition sévère.
Ses équipes ont traité 100 000 cas de traumatismes, opéré 10 000 patients et pris en charge un tiers des accouchements à Gaza, selon l’organisation. MSF compte 60 employés internationaux en Cisjordanie occupée et à Gaza, ainsi que plus de 1 200 employés locaux, pour la plupart des professionnels de santé.
Depuis le début du cessez-le-feu au début du mois d’octobre, MSF a acheminé environ 7 % des 2 239 tonnes de fournitures médicales qu’Israël a autorisées à entrer à Gaza, selon un tableau de suivi de l’ONU. Cela en fait le plus grand fournisseur de matériel médical après les agences onusiennes et le Comité international de la Croix-Rouge.
Médecins du Monde, une autre organisation dont la licence est suspendue, gère quatre autres cliniques de soins primaires.
Un personnel palestinien sous pression
Les organisations humanitaires estiment que l’impact le plus immédiat sera l’impossibilité d’envoyer du personnel international à Gaza.
Le personnel étranger apporte une expertise technique essentielle ainsi qu’un soutien moral à leurs collègues palestiniens.
“La présence internationale à Gaza est un facteur de motivation pour notre personnel, qui se sent déjà isolé”, explique Shaina Low, conseillère en communication du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC), l’une des principales ONG fournissant des abris et de l’eau potable aux personnes déplacées.
Le NRC compte environ 30 employés internationaux qui entrent et sortent de Gaza par rotation, travaillant aux côtés d’environ 70 Palestiniens.
Si les activités des 37 organisations en Cisjordanie occupée devraient rester ouvertes, celles disposant de bureaux à Jérusalem-Est occupée — qu’Israël considère comme faisant partie de son territoire — pourraient être contraintes de fermer.
Un rapport publié en décembre par une équipe gouvernementale israélienne sur MSF recommandait le rejet de la licence de l’organisation, en se fondant principalement sur des déclarations critiques à l’égard d’Israël, notamment le fait d’avoir qualifié sa campagne à Gaza de génocide et dénoncé son interdiction prolongée de l’entrée de nourriture comme une “tactique d’affamement”. Selon le rapport, ces déclarations “violaient la neutralité et constituaient une délégitimation d’Israël”.
MSF a répondu, vendredi, que les propos cités par Israël décrivaient simplement les destructions dont ses équipes ont été témoins à Gaza.
“La responsabilité incombe à ceux qui commettent ces atrocités, pas à ceux qui en parlent”, a déclaré l’organisation.
Les organisations disposent d’une semaine à compter du 31 décembre pour faire appel de la décision.
Arrêt des approvisionnements
De nombreuses organisations parmi les 37 concernées étaient déjà empêchées d’acheminer des fournitures à Gaza depuis mars dernier, explique Bushra Khalidi, responsable des politiques d’Oxfam pour Israël et les territoires palestiniens occupés.
Ce qui change avec la révocation formelle des licences, c’est que “ces pratiques sont désormais officialisées, donnant à Israël une impunité totale pour restreindre les opérations et exclure les organisations avec lesquelles il est en désaccord”, affirme-t-elle.
Certaines ONG se sont tournées vers l’achat de fournitures à l’intérieur de Gaza, une solution plus lente et plus coûteuse. D’autres ont puisé dans leurs stocks de réserve, réduit leurs distributions et travaillé avec du matériel endommagé ou réparé de manière précaire, faute de pouvoir en importer de nouveau.
Amed Khan, philanthrope humanitaire américain qui finance en privé l’envoi de médicaments et de nutrition d’urgence pour les enfants à Gaza, explique que l’impact dépasse largement les ONG elles-mêmes.
Il dépend de ces organisations pour réceptionner et distribuer l’aide, mais plus le nombre d’ONG approuvées par Israël diminue, plus il devient difficile d’en trouver une.
“C’est une mort par la bureaucratie”, conclut-il.












