FRANCE
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Mémoire coloniale: la loi-cadre peut-elle réparer les injustices du passé?
Depuis plusieurs décennies, des pays comme le Bénin, le Sénégal, le Mali, l’Algérie ou Madagascar réclament le retour de biens culturels majeurs conservés dans les musées français.
Mémoire coloniale: la loi-cadre peut-elle réparer les injustices du passé?
Le tambour pillé par la France pendant la colonisation à la Côte d'Ivoire / Other
il y a 4 heures

L’adoption mercredi par le Sénat d’une loi-cadre facilitant la restitution des biens culturels acquis durant la période coloniale marque un tournant majeur dans la politique mémorielle française. Bien au-delà d’un simple ajustement juridique, ce texte s’inscrit dans un débat plus profond à savoir celui de la reconnaissance des violences, des spoliations et des déséquilibres hérités de la colonisation.

Pendant des décennies, la question des restitutions est restée cantonnée à des gestes exceptionnels, au cas par cas, souvent présentés comme des actes de coopération culturelle. 

La nouvelle loi-cadre vise à simplifier ces démarches en établissant un cadre juridique général permettant le retour d’objets culturels spoliés ou acquis dans des conditions jugées contestables durant la colonisation. Pour ses promoteurs, il s’agit d’un outil juridique indispensable pour répondre à des demandes légitimes et récurrentes.

Elle reconnaît implicitement que certains objets conservés dans les musées français sont indissociables d’un passé marqué par la contrainte, la domination et l’effacement des mémoires locales.

Le patrimoine, miroir d’une histoire violente

Depuis plusieurs décennies, des pays comme le Bénin, le Sénégal, le Mali, l’Algérie ou Madagascar réclament le retour de biens culturels majeurs conservés dans les musées français. Ces objets, souvent arrachés à leur contexte rituel, religieux ou politique, constituent des éléments centraux de leur patrimoine et de leur mémoire collective.

Le débat a été relancé en 2017, lorsque le président Emmanuel Macron s’était engagé, à Ouagadougou, à permettre la restitution temporaire ou définitive du patrimoine africain. Un rapport remis en 2018 par les chercheurs Bénédicte Savoy et Felwine Sarr avait alors dressé un constat sévère sur l’ampleur des spoliations et recommandé une politique de restitution proactive.

Selon les estimations des historiens, entre 85 % et 90 % du patrimoine culturel africain se trouve aujourd’hui hors du continent, principalement en Europe. La France, à elle seule, conserve environ 90 000 œuvres d’Afrique subsaharienne, dont près de 70 000 au musée du quai Branly-Jacques Chirac. Une large partie de ces collections a été constituée entre la fin du XIXᵉ siècle et le début du XXᵉ siècle, au moment de l’expansion coloniale.

Ces objets, composés de statues, masques, trônes, armes rituelles ou objets funéraires, ne sont pas de simples œuvres d’art. Dans de nombreuses sociétés, ils ont longtemps incarné l’autorité politique, la spiritualité ou la mémoire des ancêtres. Leur extraction a souvent accompagné des campagnes militaires, des pillages ou des “collectes” menées dans un contexte de domination coloniale.

Ces dernières années, plusieurs restitutions emblématiques ont déjà eu lieu. En 2021, la France a rendu au Bénin 26 œuvres issues du trésor royal d’Abomey, pillées par les troupes coloniales françaises en 1892. Ces pièces, parmi les plus symboliques du patrimoine béninois, ont été accueillies comme un événement historique à Cotonou.

Autre exemple marquant est la restitution au Sénégal du sabre attribué à El Hadj Omar Tall, figure majeure de la résistance à la pénétration coloniale française en Afrique de l’Ouest. 

En Algérie, la restitution en 2020 de 24 crânes de résistants du XIXᵉ siècle, conservés pendant plus d’un siècle au Musée de l’Homme à Paris, a mis en lumière la violence extrême de la domination coloniale. Ces restes humains, transformés en objets scientifiques, sont devenus un puissant symbole des humiliations subies et du combat pour la dignité mémorielle.

Ces gestes, bien que limités en nombre, ont été perçus comme des signaux politiques forts, ouvrant la voie à une relation plus équilibrée entre la France et ses anciens territoires coloniaux.

D’autres pays, comme le Mali, le Tchad, Madagascar ou la Côte d’Ivoire, ont également engagé des démarches pour récupérer des biens culturels jugés essentiels à leur identité historique et spirituelle.

Toutefois, il est important de noter que moins de 1 % des œuvres africaines conservées en Europe ont, à ce jour, fait l’objet d’une restitution définitive.

Ces chiffres soulignent l’écart entre les attentes des pays demandeurs et les restitutions effectivement réalisées.

Treize pays, en majorité des pays africains, ont déjà fait une demande de restitution qui pourra profiter de cette loi-cadre. Parmi eux le Bénin, pour récupérer notamment le célèbre Dieu Gou, cette sculpture en fer martelé réalisée au royaume de Dahomey en 1858, emportée par les troupes coloniales françaises.

Parmi les autres pays demandeurs, l'Algérie réclame les objets et les effets personnels de l’Émir Abd El Kader. Le Sénégal demande les objets du trésor de Ségou, capturé par les troupes coloniales françaises. Les pays qui ont soumis une demande officielle de restitution ne sont pas seulement africains, le Mexique, par exemple, demande la restitution de deux manuscrits aztèques. 

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Injustices coloniales

Si la loi-cadre ne parle pas explicitement de “réparation”, elle s’inscrit néanmoins dans une logique de reconnaissance. En admettant que certaines acquisitions ne peuvent plus être justifiées au regard des valeurs contemporaines, la France reconnaît, de facto, l’asymétrie des rapports coloniaux et les violences qui les ont accompagnés.

Il reste à savoir si cette évolution traduit un changement de regard réel où la restitution devient alors un acte politique, qui participe à la relecture critique du passé colonial.

L’adoption de la loi-cadre sur la restitution des biens culturels a provoqué des réactions contrastées, entre satisfaction prudente, critiques politiques et attentes fortes à l’international.

Du côté de la majorité sénatoriale, Catherine Morin-Desailly, présidente de la commission de la culture au Sénat, a salué ”un texte de méthode, fondé sur la rigueur scientifique et le dialogue entre États”. Selon elle, la loi permet de sortir d’une logique de décisions ponctuelles. “Il ne s’agit ni de déni ni de repentance, mais d’un cadre clair pour traiter des situations héritées de l’histoire”, a-t-elle dit.

À l’inverse, plusieurs élus de gauche ont exprimé leurs réserves. La sénatrice écologiste Mathilde Ollivier a regretté une loi “trop timorée face à l’ampleur des spoliations coloniales”, estimant que le texte “n’assume pas pleinement la responsabilité historique de la France”. 

“On reconnaît la nécessité de restituer, mais sans aller au bout du geste politique”, a-t-elle déclaré.

Dans les milieux culturels, la réaction est plus nuancée. Stéphane Martin, ancien président du musée du quai Branly, a vu dans cette loi “une avancée indispensable pour sécuriser juridiquement les restitutions”, tout en rappelant que “chaque objet pose des questions complexes de provenance, de conservation et de transmission”. Plusieurs conservateurs appellent toutefois à des moyens supplémentaires pour mener les recherches nécessaires.

Malgré les avancées, le débat reste vif. Certains craignent une remise en cause de l’universalité des musées occidentaux, tandis que d’autres dénoncent des restitutions trop lentes, insuffisantes ou sélectives. Pour les pays anciennement colonisés, la restitution ne saurait être un simple geste diplomatique. Elle doit s’inscrire dans un processus plus large de reconnaissance des traumatismes historiques et de réappropriation de leur récit.

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SOURCE:TRT français et agences