POLITIQUE
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Désengagement américain : un séisme pour le multilatéralisme mondial
La décision de Washington de se retirer de 66 organisations internationales constitue un changement majeur de cap dans la politique étrangère américaine et suscite de vives interrogations quant à l’avenir du multilatéralisme.
Désengagement américain : un séisme pour le multilatéralisme mondial
Le président Trump ordonne le retrait de son pays de 66 organisations internationales / Reuters
il y a un jour

Par son ampleur inédite, le désengagement des États-Unis de plusieurs instances internationales dont la majorité relève de l’ONU risque de redessiner durablement les équilibres diplomatiques, économiques et géopolitiques à l’échelle mondiale.

Il envoie également un signal politique fort, traduisant une volonté de privilégier des approches unilatérales ou bilatérales au détriment des mécanismes de coopération collective.

Un multilatéralisme fragilisé

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont été l’un des piliers de l’architecture internationale fondée sur la coopération multilatérale. Leur retrait d’un nombre aussi élevé d’organisations, qu’elles relèvent des Nations unies, de l’humanitaire, de la santé, de l’éducation, de la culture ou de l’économie, affaiblit un système déjà éprouvé par des crises successives.

En se mettant en retrait de ces enceintes, Washington réduit sa participation aux mécanismes de concertation internationale, limitant les espaces de dialogue, de prévention des conflits et de gestion collective des crises. Ce choix pourrait également inciter d’autres États à privilégier des stratégies unilatérales, au détriment de réponses coordonnées aux défis globaux.

Sur le plan économique, il risque de perturber des cadres de régulation et de coordination essentiels au commerce, au développement et à l’aide internationale. 

Les États-Unis sont un acteur majeur des institutions financières internationales. A titre d’exemple, ils détiennent 16,5 % des droits de vote au Fonds monétaire international (FMI) et restent le premier actionnaire de la Banque mondiale. Un désengagement prolongé ou une moindre implication affaiblirait les cadres de régulation du commerce, du développement et de l’aide internationale, au moment même où les besoins explosent, notamment dans les pays à faible revenu confrontés à l’endettement et aux chocs climatiques.

Enfin, géopolitiquement, l’absence des États-Unis au sein de nombreuses enceintes multilatérales pourrait ouvrir la voie à une recomposition des rapports de force, permettant à d’autres puissances de renforcer leur influence et de redéfinir les normes internationales. À terme, cette évolution pourrait accélérer l’émergence d’un ordre mondial plus fragmenté, où la coopération internationale deviendrait plus fragile et plus incertaine.

Quel impact financier?

Les États-Unis figurent parmi les principaux contributeurs financiers de nombreuses organisations internationales. 

Selon le Secrétariat général de l’ONU, Washington assurait jusqu’ici environ 22 % du budget ordinaire de l’Organisation internationale et près de 27 % du budget des opérations de maintien de la paix, faisant d’eux le premier contributeur mondial. 

Leur retrait entraînera mécaniquement des pertes budgétaires importantes, susceptibles de perturber le fonctionnement de programmes essentiels, notamment dans les domaines de l’aide humanitaire, de la santé, du développement ou de la protection des réfugiés.

D’après l’OCDE, les États-Unis représentaient également près de 30 % de l’aide publique au développement humanitaire mondiale en 2024.

Dans certains cas, ces contraintes financières pourraient conduire à la suspension de projets, à la réduction des effectifs ou à un recentrage forcé des missions. Les populations les plus vulnérables, en particulier dans les régions en crise, risquent d’en payer le prix en premier.

Une influence stratégique en recul

Présenté par Washington comme un acte de souveraineté et de recentrage sur les priorités nationales, ce retrait comporte néanmoins un coût stratégique notable. En quittant ces organisations, les États-Unis renoncent à leur capacité d’influencer les normes internationales, de peser sur les agendas globaux et d’orienter les décisions collectives.

Il ouvre un espace que d’autres puissances, notamment la Chine, mais aussi la Russie ou certains acteurs régionaux, pourraient chercher à investir afin d’accroître leur poids au sein des institutions multilatérales. À terme, l’équilibre des rapports de force internationaux pourrait s’en trouver profondément modifié.

Un précédent emblématique est le retrait américain de l’OMS entre 2020 et 2021, qui avait affaibli la coordination internationale face à la pandémie de Covid-19. Durant cette période, la Chine a renforcé sa présence financière et diplomatique au sein de l’organisation, augmentant ses contributions volontaires et occupant davantage de postes stratégiques dans les comités techniques, selon des rapports de l’OMS. Ce déséquilibre temporaire avait illustré la rapidité avec laquelle un vide laissé par Washington peut être comblé.

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De la même manière, le retrait ou la marginalisation des États-Unis dans certaines agences culturelles et éducatives, comme l’Unesco par le passé, a permis à d’autres États d’imposer leurs priorités, notamment en matière de patrimoine, d’éducation ou de gouvernance numérique. 

Aujourd’hui, la Chine est devenue l’un des principaux contributeurs financiers de plusieurs agences onusiennes et a placé des ressortissants à la tête d’organisations clés, comme l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ou l’Union internationale des télécommunications (UIT), renforçant ainsi son influence normative dans des secteurs stratégiques.

La Russie, de son côté, pourrait tirer parti de ce désengagement américain pour consolider son rôle dans certaines enceintes sécuritaires ou techniques, en s’alliant à des États partageant une vision plus souverainiste des relations internationales. Parallèlement, des puissances régionales comme l’Inde ou encore le Brésil pourraient également chercher à accroître leur visibilité et leur capacité d’influence au sein d’institutions auparavant fortement marquées par la présence américaine.

 

 

SOURCE:TRT Français