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Laurent Nuñez à Alger: dégel ou simple parenthèse dans la tempête ?
Le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a été reçu par le président Tébboune à Alger ce mardi au terme d'une visite de deux jours pour renouer un dialogue sécuritaire et migratoire rompu, sur fond de contentieux politique.
Laurent Nuñez à Alger: dégel ou simple parenthèse dans la tempête ?
Said Sayoud, le ministre algérien de l'Intérieur et son collègue française lors de leur rencontre à Alger / AFP
il y a 3 heures

C’est un homme aux airs de pompier que les autorités algériennes ont accueilli ce lundi 16 février à Alger. Le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a entamé une visite de deux jours placée sous le signe de la “reprise du dialogue”, après des mois de glaciation diplomatique sans précédent depuis l’indépendance de l’Algérie. 

Officiellement, il s’agit de renouer les fils d’une coopération sécuritaire et consulaire rompue, autour de dossiers aussi sensibles que la lutte antiterroriste, le narcotrafic et, inévitablement, la gestion des flux migratoires.
 Mais dans les couloirs du Palais du gouvernement algérien où Laurent Nuñez a rencontré son homologue Saïd Sayoud, l’atmosphère était loin d’être à l’euphorie: même si une rencontre avec le président Abdelmadjid Tebboune a finalement été organisée in-extremis,  juste avant le retour de la délégation française à Paris. Une entrevue hautement symbolique sans laquelle cette visite aurait eu un goût d’inachevé.   

Laurent Nuñez avait joué la carte de l’apaisement avant son départ, il avait envoyé un signal de bonne volonté en déclarant que “continuer à dialoguer avec les autorités algériennes sur les questions de sécurité” lui paraissait “indispensable”. Une formule sobre, presque technique, qui tranche avec les déclarations martiales de son prédécesseur Bruno Retailleau et dit l’extrême prudence avec laquelle Paris aborde désormais ce partenaire ombrageux.

Pour comprendre l’importance de la visite de Laurent Nuñez à Alger, il faut mesurer l’abîme dans lequel les relations bilatérales ont plongé. Comme le souligne l’historien Benjamin Stora à TRT Français, si "il y avait déjà eu des épisodes de tension", la crise actuelle a atteint "un seuil dangereusement critique". Le tournant a été la reconnaissance par Paris, à l’été 2024, d’un plan d'autonomie sous souveraineté marocaine pour le Sahara occidental. Pour l’Algérie, qui soutient le mouvement Polisario, il s'agit “d'une remise en cause de son intégrité territoriale”, un sujet d’autant plus sensible "lorsqu’il est soulevé par l’ancienne puissance coloniale".

À cette blessure géopolitique s’est ajoutée une escalade sur le dossier migratoire. L’attentat de Mulhouse, en février 2025, commis par un ressortissant algérien sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF) que l’Algérie refusait de reprendre, a mis le feu aux poudres. Depuis, Alger aurait, selon Paris, systématiquement bloqué les réadmissions, utilisant le laissez-passer consulaire comme une "arme diplomatique". Le ton adopté par l’ancien ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, a de surcroît cristallisé les crispations. 

Au micro de TRT Français, Karim Zeribi, fondateur du Conseil mondial de la diaspora algérienne, tranche: "Bruno Retailleau a largement contribué à dégrader les relations (...). Son attitude, jugée hostile et idéologique, aurait placé l’Algérie dans une posture d’ennemi, ce qui est une erreur fondamentale". Pour Zeribi, l’ex-ministre a "volontairement tendu les relations", "politisé les dossiers migratoires" et "bloqué de nombreuses coopérations", dans une stratégie perçue comme une tentative de diversion sur fond de difficultés sociales en France.

 La visite d’un "anti-Retailleau" aux objectifs modestes

C’est dans ce contexte que Laurent Nuñez débarque à Alger. Ancien patron du renseignement, il incarne, selon Karim Zeribi, un tournant majeur: "À peine nommé, Laurent Nuñez a donné un nouveau ton. Il veut une relation normale avec l’Algérie. Il ne cherche pas à l’instrumentaliser politiquement". Le contraste avec son prédécesseur est frappant. "Nuñez, c’est l’anti-Retailleau", résume l’éditorialiste Pierre Haski. Lui-même a théorisé cette rupture: avant son départ, il a décrété "publiquement l’échec de la méthode du bras de fer".

Cette approche pragmatique se heurte à la prudence des Algériens soulevée par le site algérien TSA : "Laurent Nuñez en Algérie : quelle France représente-t-il ?" Celle des "nostalgiques de l’Algérie française, de Marine Le Pen et de Bruno Retailleau", ou celle des "adeptes d’une relation apaisée", comme Ségolène Royal ? 

Par ailleurs, le principal quotidien francophone, El Watan choisit de rappeler que les tensions entre les deux pays “ont été exacerbées suite à la diffusion sur la chaîne publique France 2 d’un numéro de l’émission “Complément d’enquête” intitulé “Rumeurs et coups tordus: la guerre secrète France-Algérie”, jugé offensant par les autorités algériennes”.

Pour le chercheur en stratégie militaire algérien, Tewfik Hamel, interrogé par TRT Français, la relation franco-algérienne n’est pas une relation “en crise” au sens classique (rupture durable des échanges), mais une relation structurellement instable, faite d’interdépendances fortes et d’une conflictualité politique récurrente”. 

Un cycle de brouilles et de réconciliations

Selon l’universitaire, “elle fonctionne par cycles: un réchauffement tactique (souvent sur l’énergie, la sécurité ou la diaspora), suivi d’un incident symbolique ou judiciaire, puis d’une phase de rapport de force (visas, expulsions, déclarations), avant une reprise prudente par canaux techniques. Cette cyclicité est largement corroborée par l’observation des épisodes récents faits d’expulsions réciproques de personnel diplomatique et rappel d’ambassadeur. 

Dans ce cadre, les visites comme celle du ministre de l’Intérieur relèvent typiquement d’une désescalade tactique —  maintien ou réparation de canaux — sans bascule structurelle tant que les variables politiques lourdes (Sahara occidental, dossiers sensibles, logique de pression migratoire) ne sont pas neutralisées ou recadrées.

La visite de Ségolène Royal a préparé le terrain

L’ancienne ministre socialiste Ségolène Royal, s'était posée en médiatrice entre les deux pays lors de sa visite en février en tant que présidente de l’association France-Algérie. Elle était venue plaider pour une “reconstruction de l’amitié entre la France et l’Algérie”, a-t-elle insisté.
Reçue en grandes pompes par le président Abdelmadjid Tebboune, l’ancienne ministre de l’Écologie et candidate à la présidentielle de 2007 a été accueillie comme une véritable messagère de bonne volonté, réussissant là où les canaux officiels avaient échoué. Elle a ainsi pu rencontrer Christophe Gleizes, le journaliste sportif français incarcéré en Algérie depuis plusieurs mois.

De retour à Paris, interrogée par BFMTV, elle a livré une analyse qui résonne comme un rappel des attentes algériennes aux autorités françaises: "les conséquences dramatiques de la colonisation n’ont jamais été reconnues", a-t-elle déclaré, estimant que ce "non-dit historique" continue d’empoisonner les relations entre les deux rives de la Méditerranée.

Réciprocité et diaspora: les clés d’un apaisement durable 

Les attentes d’Alger sont tout aussi substantielles que celles de Paris. Si la France espère des "bougés très forts" sur les OQTF et le sort du journaliste Christophe Gleizes, l’Algérie attend des signaux clairs sur des dossiers qui la préoccupent: la levée des entraves consulaires pour ses ressortissants et étudiants, l’extradition de ressortissants algériens condamnés par sa justice, ou encore la fin de ce que le président Tebboune a récemment qualifié de "guerre économique". L’affaire du diplomate algérien incarcéré en France, qui a fait capoter une précédente tentative de rapprochement, reste également en travers de la gorge d’Alger.

Pour Karim Zeribi, c’est dans cette logique de réciprocité que se trouve la seule issue possible. Il livre sa vision de la direction que doit prendre la relation entre les deux pays: "la relation France-Algérie doit se construire sur une logique de réciprocité et d'égal à égal. Cette relation est structurelle: elle repose sur une intimité démographique, historique et économique exceptionnelle qui la rend non sacrifiable pour les deux pays."

Il estime qu’un geste a été fait du côté algérien avec la libération de Boualem Sansal, perçu comme "une marque d'apaisement", alors que "beaucoup ont constaté l'absence de signal politique équivalent du côté français". Les signaux français attendus seraient de "stabiliser le discours politique sur l'Algérie, éviter l'instrumentalisation des questions migratoires ou historiques dans le débat intérieur, clarifier les mécanismes de coopération consulaire et sécuritaire".

Dans cette équation complexe, un acteur s’impose comme un pont incontournable: la diaspora. "La diaspora franco-algérienne constitue aujourd'hui un levier majeur de rapprochement entre les deux pays", insiste Karim Zeribi. "Présente des deux côtés de la Méditerranée, elle agit comme un pont humain, économique et culturel face aux discours de division. Cette diaspora aspire à une relation saine, équilibrée et respectueuse des souverainetés des deux États". 

Un avis partagé par Benjamin Stora, pour qui la reprise du dialogue est "inévitable, ne serait-ce que pour la communauté algérienne de France, qui représente près de trois millions de personnes".

Alors que la visite de Laurent Nuñez s’achève ce mardi, l’heure est à la prudence. Il ne s’agit que d’une première marche, fragile et réversible. La crise, profonde, a "laissé des traces". Mais le simple fait que le dialogue reprenne, sur une base moins conflictuelle, est en soi un signe. 

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Reste à savoir si la "méthode Nuñez" saura résister aux soubresauts des politiques intérieures des deux pays et aux coups fourrés d’un "courant hostile" qui, prévient-on à Alger, reste "très large et de ce fait capable de nuisance". La transformation d’une "relation régulièrement exposée aux crises en un partenariat stratégique stable", pour reprendre le vœu de Karim Zeribi, est encore un chantier de long terme.

SOURCE:TRT Français
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