Le recensement exhaustif de la population de Mayotte touche bientôt à sa fin. Et l’enjeu est de taille : l’estimation actuelle de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) de 329 000 habitants est sans cesse contestée. Les habitants et les élus locaux avancent régulièrement le nombre de 500 000, en raison de l’immigration illégale que connaît l’île de l’Océan indien.
Cette défiance est encouragée jusqu’au sein du gouvernement. Dans les semaines qui ont suivi le passage du cyclone Chido, le ministre des Outre-mer d’alors, Manuel Valls, avait déclaré sur BFMTV le 7 janvier 2025 que “sans doute, aujourd’hui, on n’est pas loin des 500 000 habitants sur Mayotte”.
Quelques semaines plus tard, le Premier ministre de l’époque, François Bayrou, faisait couler l’encre en parlant de “submersion” migratoire dans le 101ème département français.
Pour Anchya Bamana, députée de la 2ème circonscription de Mayotte, du Rassemblement national, le décompte en cours est primordial pour enfin avoir “un chiffre officiel qui reflète la réalité du territoire”. Le recensement exhaustif est en effet demandé depuis plusieurs années par les parlementaires et les élus locaux car le nombre d’habitants détermine les dotations que l’Etat français accorde aux collectivités, communes et départements.
Le cyclone Chido a joué dans leur balance, ayant conduit à l’inscription de l’opération dans l’article 22 de la loi de programmation pour la refondation de Mayotte promulguée le 11 août 2025.
La députée du RN confie à TRT que “Mayotte est très impactée par l’immigration illégale qui gangrène ce territoire”. Pour elle, la situation migratoire à Mayotte est responsable de la sous-estimation de la population, et par conséquent de la sous-dotation des collectivités, car “les financements, les budgets qui doivent être alloués au niveau du territoire” dépendent du nombre officiel d’habitants.
Ce chiffre officiel publié par l’Insee détermine aussi le nombre d’écoles par commune, le nombre de fonctionnaires attribués, le nombre de pharmacies autorisées à s’installer.
329 000 habitants, un chiffre très critiqué
Du côté de l’Insee, on reconnaît que la donnée de 329 000 habitants mérite d’être actualisée, le dernier comptage exhaustif ayant été réalisé en 2017.
Mais Bertrand Kauffmann, chef de projet à l’Insee pour le recensement 2025, nuance et souhaite tempérer les attentes des élus locaux. Selon lui, le nombre de 500 000 habitants est peu probable.

“Aujourd’hui, ce chiffre paraît un peu élevé, parce que lorsqu’on le compare aux effectifs scolarisés, au nombre de téléphones en circulation, ou même à la consommation de riz, tous les indicateurs nous montrent qu’on est largement en dessous du chiffre de 500 000”, avance-t-il.
Pour le statisticien, cette opération est surtout l’occasion de “rétablir la vérité et d’avoir une photographie à l’instant zéro”, un enjeu d’autant plus important après le passage du cyclone Chido en décembre 2024 car “ il faut, pour les besoins de la reconstruction, avoir un chiffre qui soit robuste, fiable et sur lequel l’ensemble des collectivités et des services de l’État puisse s’appuyer”, développe Bertrand Kauffmann.
Au regard des enjeux, des moyens importants ont été déployés. Quatre millions d’euros ont été investis, dont la moitié par l’Insee et l’autre par les communes (couvert aux trois quarts par les dotations de l’État). Sept cents agents recenseurs arpentent le territoire, encadrés par 80 coordinateurs communaux. Employés par les mairies, ils sont tous épaulés par une dizaine d’agents de l’Insee. Cette coopération est vouée également à légitimer auprès des élus les résultats qui seront officialisés à la fin de l’année 2026, après les phases de vérification.
“ Il n’y a pas mieux que de faire le travail nous-mêmes pour être convaincus”, défend Anjili Abdou Langui, coordinateur communal et agent de la mairie de Dembéni.
Une prolongation du recensement demandée
Le recensement n’est pas achevé que les premières contestations autour de son déroulement pointent déjà. Officiellement, l’opération doit se terminer le 10 janvier, mais plusieurs élus estiment que le compte n’y est pas.
Le 2 janvier, la députée de la 1ère circonscription de Mayotte, Estelle Youssouffa, a écrit au Premier ministre pour demander une prolongation “d’un mois au moins”, de peur que l’objectif ne soit pas atteint
à temps. Elle met notamment en avant qu’un “nombre important de logements vides” ont été considérés comme vacants alors que leurs occupants sont hors du territoire pour les vacances. Celle qui est par ailleurs candidate d’une liste d’opposition à la mairie de Mamoudzou pour les élections municipale de 2026 met également en cause “un retard extrêmement préoccupant […] pour les communes de Mamoudzou et Koungou” et lance une pierre dans le jardin de son concurrent aux élections, en interrogeant “l’utilisation concrète des dotations d’État destinées au recrutement des agents recenseurs dans ces communes”.
Les maires de Mayotte ont également alerté sur les difficultés rencontrées sur le terrain dans un courrier au préfet du département. Ils demandent également un report de l’échéance car certains habitants refusent de se faire recenser, soit par rancune engendrée par le sentiment d’abandon après Chido, soit car ils n’estiment être que de passage sur l’île.
Au 2 janvier 2026, l’Insee annonçait que le recensement était réalisé à 76%, à huit jours de la fin. Mais, pour l’heure, la prolongation n’a pas été annoncée. “Les polémiques, quoi qu’il en soit, il y en aura toujours”, avertissait d’emblée, un brin résigné, Anjili Abdou Langui, lors du lancement des opérations.



















