POLITIQUE
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France : l’islamophobie, levier politique d’une extrême droite aux portes du pouvoir
Le premier bébé né en 2026 harcelé pour ses origines supposées ; un site internet visant des musulmans mis en examen : ces affaires révèlent une islamophobie qui sert de fondation électorale à l’extrême droite à l’approche des présidentielles de 2027
France : l’islamophobie, levier politique d’une extrême droite aux portes du pouvoir
Manifestation contre l'islamophobie en France (Archives) / AA
il y a 3 heures

En ce début d’année, un fait divers a profondément choqué l’opinion publique : le premier bébé né en France en 2026, le petit Zaïd, a été la cible d’un déferlement de messages racistes sur les réseaux sociaux. Quelques jours plus tard, le site "Mafranceapp" faisait l’objet d’une enquête du ministère de l'Intérieur pour fichage illégal de personnes supposées musulmanes.

Deux faits récents qui s’inscrivent dans une séquence politique marquée par la banalisation des thèses du Rassemblement national (RN), favorisée par un climat d’islamophobie croissante.

À un an d’une élection présidentielle qui pourrait voir l’extrême droite accéder au pouvoir, ces faits interrogent profondément : assiste-t-on à une droitisation irréversible de la société française ? La libération d’une parole raciste, ciblant jusqu’aux nourrissons, signe-t-elle un point de non-retour ? Et, dans ce contexte, est-il encore possible de vivre en France en tant que musulman ?

En RelationTRT Français - France: liste non-exhaustive des actes islamophobes en 2025, une recrudescence inquiétante

Une dynamique structurelle, non un accident

Pour le politologue Olivier Le Cour Grandmaison, interrogé par TRT Français, cette "libération toujours plus agressive de la parole raciste" n’est "pas particulièrement étonnante". “Elle s’adosse à l’ancrage durable du RN dans le paysage politique, dont témoignent des sondages montrant que 66 % des personnes sondées sont favorables à l’interdiction du voile dans l’espace public" et "65 % à la restriction du regroupement familial". Ces chiffres reflètent, selon l’universitaire, de "très importantes victoires politico-culturelles" de l’extrême droite.

L’historien et militant antiraciste Youssef Boussoumah partage ce constat, mais le formule plus radicalement. Il décrit au micro de TRT Français une “vague islamophobe” qui, loin d’être un épisode, relève d’un phénomène "structurel", activement entretenu, selon lui, par la classe politique et les médias depuis une vingtaine d’années. Il emploie l’image de la "bille qui dévale la pente", une mécanique qu’aucune force ne vient contrarier dans l’espace public, notamment du fait de la "passivité" des institutions de régulation comme l’Arcom. 

Pour Youssef Boussoumah, ces dérives relèvent d’une "fascisation" de l’opinion publique par le prisme de l’islamophobie. Il précise qu’il ne s’agit pas de "fascisme historique, mais de comportements fascistes. C’est indéniable”. 

“On ne cherche même plus à savoir ce que vous avez fait, mais ce que vous êtes suffit largement à vous exclure et vous condamner à la mort sociale", s’insurge-t-il. Ce glissement, où l’identité prime sur les actes, est un point de bascule dangereux pour la démocratie.

D’autres intellectuels abondent dans ce sens. Le sociologue Didier Fassin parle d’un "tournant punitif" et sécuritaire dans la société française, où la question de la migration ou relative à l’Islam est devenue un marqueur politique central. La politologue Nadia Marzouki relève, dans son ouvrage +L’Islam, une religion française+ (2023), comment l’islam est construit comme un problème public, ce qui facilite la récupération par l’extrême droite.

La présidentielle de 2027, point d’orgue d’une longue mutation

Le harcèlement subi par le premier nourrisson de l’année 2026 est par conséquent le symbole terrifiant de l’esprit du temps. S’en prendre à un nouveau-né, du simple fait de ses origines, montre à quel point la haine raciale et islamophobe se décomplexe en France. Pour Olivier Le Cour Grandmaison, il s’agit d’une "libération toujours plus agressive de la parole raciste qui est particulièrement sinistre".

Dans cette optique, la probable accession du RN au pouvoir en 2027 apparaît moins comme une rupture que comme l’aboutissement d’un long processus de normalisation. Le Cour Grandmaison reste mesuré sur son caractère "inéluctable", mais il dresse un tableau politique où les contre-pouvoirs s’effritent  : "fragmentation des gauches politiques", "faiblesse du champ syndical et associatif", effondrement des Républicains. Dans ce rapport de force, il "voit mal qui pourrait faire barrage au RN de façon significative".

Cette ascension s’appuie donc sur une islamophobie qui a essaimé bien au-delà des cercles extrémistes. Des intellectuels comme Pierre Tevanian avaient pointé, dès les années 2000, la construction médiatique de ce qui est présenté comme un "problème musulman". 

Aujourd’hui, des mesures autrefois considérées comme frontistes (interdictions vestimentaires ciblées, durcissement du droit du séjour, discours sur l’"insécurité culturelle") sont intégrées au logiciel d’une partie de la droite gouvernementale, comme l’a illustré la loi "séparatisme". Le politologue Laurent Bonelli parle d’une "grammaire sécuritaire" qui façonne l’action publique et le débat. 

Résister plutôt que fuir : l’appel à la solidarité

 Face à cette pression, la tentation de l’exil existe. Le Cour Grandmaison cite les travaux du sociologue Julien Talpin ("La France, tu l’aimes ou tu la quittes ?") qui montre que des musulmans, français ou étrangers, “décident de quitter la France” en raison de l’islamophobie, un phénomène qui pourrait s’intensifier en cas de victoire du RN.

Youssef Boussoumah, lui, rejette catégoriquement cette issue. "Je suis absolument contre le fait que les musulmans partent”. Son argument est double : d’une part, "ils n’arriveront jamais à les expulser massivement […] Nous sommes beaucoup trop nombreux" et solidement ancrés dans la société ; d’autre part, seuls "les nantis" pourraient partir, abandonnant les plus précaires. Il en appelle à une "résistance" et à une "lutte ici", soutenue par une partie de la population non musulmane qui "ne va pas laisser faire les choses sans réagir".

Cette perspective de la lutte collective et de l’alliance avec d’autres forces sociales progressistes semble être le seul rempart crédible à une dynamique qui, autrement, paraît difficilement réversible. Elle implique de contester, dans les faits et les discours, la réduction des citoyens musulmans à une altérité menaçante, et de réaffirmer avec force que l’égalité des droits n’est pas négociable.

Comme le soulignait la philosophe Hannah Arendt, la privation des droits de l’homme commence souvent par la privation du droit d’avoir des droits pour un groupe désigné comme indésirable. L’enjeu français dépasse aujourd’hui la simple lutte contre les discriminations ; il touche à la capacité de la démocratie à contenir les passions identitaires qu’elle a elle-même, en partie, libérées.

 

SOURCE:TRT FRançais