FRANCE
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La population de Saint-Denis face à la promesse de Marine Le Pen d'interdire le voile
À moins d’un an de la présidentielle, Marine Le Pen veut proposer par référendum l'interdiction du voile islamique dans l'espace public. À Saint-Denis, la mesure suscite inquiétude et indignation. Par Samir Hamma
La population de Saint-Denis face à la promesse de Marine Le Pen d'interdire le voile
A Saint-Denis, 40% de la population est d’origine immigrée. / REUTERS

Le 31 août dernier, sur X, Marine Le Pen a confirmé ce que son lieutenant Jean-Philippe Tanguy avait lâché la veille sur BFMTV: en cas de victoire en 2027, elle soumettra aux Français, par référendum, une loi de lutte contre les “idéologies islamistes” incluant l’interdiction du voile dans l'espace public. Une mesure vieille de plus de dix ans dans le logiciel du Rassemblement national, qui revient à chaque cycle électoral. À Saint-Denis, dans le département de Seine-Saint-Denis près de Paris, la nouvelle a déjà fait son chemin dans les rues et les habitantes, voilées ou pas, expriment peur et indignation. 

“C'est comme si on portait une croix ou une kippa”

La silhouette longiligne, le pas décidé et la voix grave, Fatou, 25 ans, hésite à exprimer son opinion sur un sujet qui, pourtant, la concerne directement. Cette habitante de Saint-Denis travaille dans l'animation et porte le voile depuis un mois à peine. “Ça fait des années et des générations que beaucoup de femmes portent le voile en France et ça ne pose aucun problème”, lâche-t-elle. “Je ne comprends pas pourquoi, aujourd'hui, on l'interdirait alors que le monde évolue.” Sur l'idée qu'elle serait contrainte, elle hausse les épaules: “Pas du tout, moi je le porte depuis un mois. Ma sœur à 13 ans a décidé de le porter, on ne l'a pas obligée et elle le vit très bien.” 

Sur le sort des Iraniennes et des Afghanes, souvent brandi par le RN pour justifier la mesure, elle refuse le piège: “C'est un soutien, mais je soutiens aussi totalement les femmes qui ne veulent pas le porter. Chacune fait comme elle veut.” Et sur la loi elle-même, le ton change : “Je me sens agressée et pas en sécurité, car pour eux le voile est un danger, alors que pas du tout. C'est comme si on portait une croix.”

Dora, 18 ans, l’œil vif et le verbe tranchant, est étudiante en cinéma à la Sorbonne Nouvelle. S'agissant de la proposition de Marine Le Pen, elle a d'abord cru à un canular : “Quand j'ai vu cette information, je pensais que c'était une "fake news" (fausse information) tellement je trouvais ça absurde. Je ne comprends pas comment on peut être dans un pays de liberté et d'égalité avec des gens de la communauté musulmane auxquels on veut interdire de porter le voile.” 

En RelationTRT Français - France : l’islamophobie, levier politique d’une extrême droite aux portes du pouvoir

Sur le “signe ostentatoire” brandi par le RN, elle s'agace: “Les prêtres qui sortent de la messe, ils n'ont qu'à enlever leur croix. Je ne comprends pas pourquoi la cible principale de l'extrême droite sera encore et toujours la communauté musulmane, que ce soit le voile, l'abaya ou le burkini, c’est toujours elle qui est stigmatisée.” 

L’étudiante referme le sujet d'un revers de main : “De tout leur programme, il n'y a rien de vraiment intéressant. On n‘a pas envie de voir l'extrême droite au pouvoir.”

Assise sur le parvis de la mairie, son amie, Aïssatou tranche, elle aussi, net : “Je trouve que c'est anticonstitutionnel, ça n'a rien à voir avec la liberté de religion et la laïcité. Ça nous classe dans des cases, ça nous discrimine, je trouve ça vraiment pathétique.” Elle aussi pointe l'inégalité de traitement entre religions: “Marine Le Pen veut interdire le voile islamique, mais pas la kippa ou la croix. C'est une forme de discrimination envers les musulmans.” Sur la contrainte supposée : “Absolument pas, c'est de mon plein gré, par ma foi, par mon envie. Mes parents étaient même choqués de me voir comme ça.”

Le voile, la minijupe et la liberté

À quelques encablures de la célèbre basilique de Saint-Denis, Amélie sirote son café dans une brasserie. Elle ne porte pas le voile, mais refuse qu'on décide à sa place, ou la place des autres, de ce qu'une femme peut porter ou pas. “Face au Rassemblement national, il serait bon d'interdire l'interdit” lâche-t-elle. “C'est une privation de droits, une violence que je ressens profondément comme une atteinte à la liberté des femmes.” 

Pour elle, le débat dépasse largement le foulard: “Les femmes sont libres de choisir ce qu'elles veulent: voile, minijupe, pantalon, décolleté, ventre à l'air. L'important, c'est le respect.” Et elle élargit encore le propos, reliant l'islamophobie à d'autres formes de mépris social: “Ils devraient avoir plus de tolérance vis-à-vis des femmes voilées, des immigrés, des pauvres, des hommes qui font la manche ou des gitans. Ils devraient se libérer de ces carcans racistes.”

Enseignante installée à Saint-Denis depuis cinq ans, Catherine y voit une atteinte à la laïcité elle-même: “L'interdiction du voile, c'est une atteinte à la laïcité, qui dit qu'on a le droit d'avoir une religion ou de ne pas en avoir.” Étrangère elle aussi, elle mesure pourtant sa propre situation avec une lucidité rare: “Je suis une étrangère particulière parce que je ne suis pas arabe, je ne suis pas noire, donc je suis une femme un peu privilégiée. C'est difficile pour moi, mais je sais que c'est plus difficile pour d'autres, qui sont plus discriminées.”

Toutes les voix ne convergent pas. Auxiliaire de vie hongroise installée en France depuis 17 ans, Gracia soutient au contraire le projet du RN, et raconte un quotidien qui la met mal à l'aise: “Beaucoup de fois je me sens en danger. Parfois, au travail, mes collègues musulmanes voilées parlent arabe entre elles, et moi je me sens exclue de la conversation. Je pense que le problème, c'est le communautarisme, pas seulement l’islam.” Son verdict tombe sans détour : “Il faut plus de règlements que maintenant. Je pense qu'il y a une islamisation de la France.” Elle, contrairement à Marine Le Pen, assume clairement son rejet de la religion musulmane bien au-delà de la seule question du voile. 

Une “islamophobie d'État”, selon un politologue

Sur le fond juridique, le politologue Olivier Le Cour Grandmaison, spécialiste de l'islamophobie d'État, ne mâche pas ses mots au micro de TRT Français. Le projet, dit-il, “viole à la fois la lettre et l'esprit de la loi de 1905” : “Il est clair que cette loi vise non pas la généralité des citoyens, mais bien une catégorie des citoyens, identifiés à partir de critères religieux [...] il s'agit d'un projet de type islamophobe, qui consacrerait l'avènement de ce qu'on pourrait appeler une islamophobie d'État.” 

Sur le référendum brandi pour contourner un éventuel blocage du Conseil constitutionnel, le diagnostic est tout aussi sévère : “La tradition qui est celle de Marine Le Pen [...] c'est une tradition bonapartiste.”

Reste la question que posent aussi, à leur façon, les femmes de Saint-Denis: pourquoi cibler le seul voile musulman ? Le Cour Grandmaison y voit la preuve même de la nature du texte: “Marine Le Pen propose uniquement le voile islamique, et pas le port de la kippa [...] c'est bien l'islam en tant que tel qui est visé.” Il fait remonter cette construction à “l'islamophobie savante” théorisée sous la Troisième République par Ernest Renan.

Un débat qui traverse tout l'échiquier politique

Au sein même du RN, la ligne n'est pas unanime. Le député Jean-Philippe Tanguy relance le sujet fin août, évoquant une amende comparable à celle du défaut de ceinture. Interrogé sur le foulard de Latifa Ibn Ziaten, mère d'une victime de Mohammed Merah et opposante déclarée au projet, il précise que “son voile ne rentre pas dans la définition du voile islamiste”, une distinction qui illustre l'arbitraire de la mesure. 

Jordan Bardella, lui, se montre plus prudent, refusant l'idée d'une “police du vêtement.”

À droite, Bruno Retailleau avait déjà proposé, en 2025, d'étendre l'interdiction aux sorties scolaires, au sport et à l'université – plus restreint que le RN, mais révélateur d'une porosité croissante entre les deux droites. 

Côté macronie, Aurore Bergé critique le référendum, n'y voyant qu'une manière de “revendre” une mesure potentiellement inconstitutionnelle. À gauche, Raphaël Glucksmann de Place publique dénonce une “police des vêtements”, tandis qu'à La France insoumise, David Guiraud et Abdelkader Lahmar accusent le RN de dévoiler l'ampleur de son programme islamophobe.

La ligne de fracture est double: elle traverse la rue de Saint-Denis comme les bancs de l'Assemblée nationale. Entre laïcité brandie et discrimination dénoncée, reste à savoir si les Français seront un jour appelés à trancher eux-mêmes, dans les urnes, le sort de leurs concitoyennes voilées.

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SOURCE:TRT Français