FRANCE
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L’école publique délaissée par les politiques qui préfèrent le privé
La grogne des lycéens a commencé dans les lycées d’Île-de-France, notamment en Seine-Saint-Denis . Ce mouvement dévoile une réalité souvent occultée: l’argent public manque dans l'école publique au profit de l’enseignement privé.
L’école publique délaissée par les politiques qui préfèrent le privé
Les étudiants de Seine-Saint-Denis sont particulièrement mobilisés car le département est particulièrement touché par le manque de professeurs

Ce 6 octobre, le mouvement lycéen est soutenu par les syndicats et les étudiants. La protestation est nationale, de nombreux syndicats apportant leur appui à des élèves qui ne font que demander des professeurs remplacés quand les absences sont longues, plus de moyens pour apprendre et parfois même tout simplement d’étudier dans des établissements en bon état, sans rats ou fuite d’eau.

Dans ce contexte, la présidente de la région Île-de-France n’est jamais allée parler aux lycéens mobilisés. Le mouvement est pourtant né dans sa région et, en tant que présidente de région, elle a pourtant en charge la maintenance et l’entretien de ces lycées.
Entre deux critiques de ces lycéens qui devraient plutôt étudier, elle a joué la provocation en envoyant une facture de 100 000 euros au maire de Saint-Denis pour le portail cassé du lycée Paul-Éluard de Saint-Denis.

Bally Bagayoko, le maire de La France insoumise, s’est lui impliqué en soutenant dès le début le mouvement et les revendications des élèves. Il est allé à leur rencontre, appelant plusieurs fois au calme.
L’élu a répondu par un long tweet à Valérie Pécresse. "Pourquoi avoir baissé la dotation de la moitié des lycées publics franciliens, mercredi 1er octobre ? La dotation du lycée Paul-Éluard baisse pour la deuxième année d’affilée. En janvier 2026, vous augmentiez de 4 millions celle des lycées privés" a souligné le maire de Saint-Denis.

Les régions peuvent en effet soutenir l’enseignement privé pour des rénovations de bâtiment ou la modernisation du matériel.
L’élu LFI rappelle dans son message que la région Île-de-France a soutenu parfois hors du cadre légal le lycée privé Stanislas, un lycée catholique ultraconservateur critiqué par le ministère de l’Éducation nationale pour ses cours teintés d’homophobie, l’obligation d’assister à la messe faite aux élèves et le non-respect du programme de l’Éducation nationale, mais lycée où nombre d’enfants de ministres sont inscrits.

Le lycée Paul-Éluard de Saint-Denis est cet établissement que les chaînes info montrent en boucle depuis plus d’une semaine. Les élèves ont alerté depuis des mois sur leur situation quotidienne : murs abîmés, fuites d’eau, rats, préfabriqués surchauffés en été, plafonds qui tombent, parfois même manque de chaises pour s’asseoir.
Élèves et professeurs ont témoigné de ces conditions maintes fois, il faut y ajouter un manque de professeurs et de personnel d’encadrement. En quatre ans, le taux de réussite au bac est tombé de 12 points, à 84 % en 2025 dans ce lycée.

L’argent public en soutien des écoles privées

En 2024, une mission d’information parlementaire, portée par les députés Christopher Weissberg (RE) et Paul Vannier (LFI), soulevait une question cruciale. L’enseignement privé bénéficie de multiples financements publics, parfois de manière obscure, sans contrepartie de mixité sociale ou de contrôle suffisants sur leur enseignement par l’Éducation nationale.

"La mission conclut également que la fréquence et la profondeur des contrôles réalisés sur les établissements privés sous contrat sont très largement insuffisantes au regard des enjeux que ceux-ci présentent en matière de finances publiques mais aussi s’agissant de la qualité d’enseignement ou du respect des valeurs de la République."

Avec ce financement du privé, l’égalité républicaine dans l’accès à l’enseignement devient de plus en plus hypothétique.
L’insalubrité de certains lycées, le manque de professeurs et de matériel sont devenus la réalité des établissements publics, surtout dans les zones populaires, dit la gauche.
Les élus répondent que l’orthodoxie budgétaire oblige à plus de parcimonie dans les investissements, mais cette parcimonie ne s’applique pas toujours aux écoles privées.

Le soutien grandissant des régions

Si l’État reste le principal financeur de l’enseignement privé en payant les personnels enseignants des établissements sous contrat, les collectivités territoriales sont tenues d’assumer, pour les élèves domiciliés sur leur territoire et dans les mêmes conditions que pour les classes équivalentes des établissements publics, les dépenses de fonctionnement des classes sous contrat et des personnels techniques.

Selon la très sérieuse Gazette des communes, qui, pour mesurer les efforts financiers des régions, s’est plongée dans leurs comptes administratifs de 2016 à 2023, entre ces deux dates, les régions ont déboursé un total de 1,05 milliard d’euros pour financer une partie des investissements des lycées privés, soit 1 928 euros par lycéen scolarisé dans le secteur privé en 2023.

Mais d’une région à l’autre, les critères retenus pour justifier ces subventions varient énormément : "il apparaît que chaque collectivité territoriale retient, en réalité, un périmètre et un mode de calcul différents, en raisons parfois de choix politiques", conclusion très politiquement correcte de la mission parlementaire de 2024 pour dire que les élus de droite privilégient les écoles privées pour des raisons électoralistes.

L’exemple des régions Île-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes est à ce titre édifiant. Ce sont les deux championnes du financement du privé en dehors des Pays de la Loire où la moitié des élèves sont dans le privé pour des raisons historiques.
Laurent Wauquiez, baron de la droite conservatrice, membre des Républicains, catholique et fervent défenseur de l’abolition du droit du sol, a déclenché maintes polémiques lorsqu’il était à la tête de la région Auvergne-Rhône-Alpes.
Il est arrivé à la présidence en 2016 et, entre 2016 et 2021, la région a débloqué 188 millions d’euros pour l’enseignement privé. Ce soutien a été réaffirmé en 2022 avec un nouvel investissement de 120 millions d’euros jusqu’en 2027. Ceci alors que, dans le même temps, Laurent Wauquiez n’avait de cesse de faire fermer les écoles musulmanes comme l’école Al Kindi à Décines près de Lyon.

L’Auvergne-Rhône-Alpes championne du privé

Bastia media titrait en 2024 : "Les lycées privés allègrement financés par Wauquiez en Auvergne-Rhône-Alpes". Dans leur article, un syndicaliste du Snes-FSU décrivait la situation dans certains établissements publics de cette région : "On lave les sols à l’eau, des toilettes sont fermées car on ne peut plus les réparer, le chauffage est baissé", constatait Olivier Moine. "Les grands gagnants de la politique régionale en investissement sont en réalité les lycées privés", a dénoncé un rapport des groupes de gauche et écologistes du conseil régional en 2024 quand la communication de la région vantait les millions investis dans l’Éducation.

Dans un article en mars 2025, la Gazette des communes s’étonne, elle aussi, des disparités énormes entre les régions, en fonction des priorités politiques, elle souligne le côté "championne" du privé de la région de monsieur Wauquiez.

La présidente de l’Île-de-France, elle aussi élue des Républicains, suit la même stratégie. L’opposition de gauche et les syndicats lui reprochent d’accorder des "coups de pouce" financiers au secteur privé. Valérie Pécresse a multiplié les "aides facultatives à la rénovation" versées aux lycées privés. "Quand elle est arrivée en 2016, les lycées privés ne bénéficiaient d’aucune subvention facultative. En 2017, elle leur a octroyé 4 millions d’euros. En 2022 et 2023, cette somme s’élevait à 12,5 millions d’euros", souligne Vianney Orjebin dans le quotidien l’Humanité, qualifiant la manœuvre d’un "tour de passe-passe".

Dès 2023, une conseillère régionale communiste déplorait que "pour la 1ʳᵉ fois depuis la décentralisation, la dotation régionale aux lycées publics est inférieure à celle des lycées privés", de l’ordre de "65,5 millions d’euros contre 69 millions d’euros".

Le Conseil régional d’Île-de-France a même adopté le 29 janvier 2026 la revalorisation du "forfait d’externat" pour les lycées privés sous contrat. Quatre millions d’euros supplémentaires sont alloués aux écoles privées. L’opposition s’est indignée et a réclamé en vain les critères retenus pour justifier cette hausse de subvention publique.

On observe un écart de 1 à 13 entre la région la moins généreuse avec le privé et la plus généreuse selon la Gazette des communes. Ces crédits publics sont en hausse partout en France depuis 2016. Ils ont augmenté en moyenne de 3,04 millions d’euros par an, soit un taux de croissance annuel moyen de 2,28 %, alors que dans le même temps les écoles publiques sont à la peine, manquent de professeurs, manquent de matériel pédagogique quand elles ne sont pas en piteux état.

Lors de la campagne des municipales en mars 2026, quatre syndicats de l’Éducation nationale, la FCPE, la Ligue de l’enseignement, l’Union des familles laïques ont publié un livret baptisé "Pour l’école publique laïque".

L’enseignement privé sous contrat est financé dans une grande opacité à près de 75 % par de l’argent public, selon eux. Pour autant, "en droit, il n’y a aucune règle qui imposerait "un euro école publique = un euro école privée sous contrat" rappelle le collectif.

Certains élus justifient ce transfert d’argent vers le privé par la forte progression des effectifs dans le privé. Une note de l’Institut des politiques publiques (IPP) de mars 2026 indique que d’ici 2035, près de la moitié des collégiens parisiens pourraient être scolarisés dans le privé, les parents cherchant à pallier la baisse des moyens ou les problèmes de mixité sociale de l’école publique.

SOURCE:TRT Français