FRANCE
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Le maintien de l’ordre à la faute en France ou le choix de la violence
Le maintien de l’ordre française est critiqué depuis le 27 septembre. Certains parlent de répression policière contre les lycéens, d’autres demandent plus de fermeté. Pourquoi voit-on une augmentation de la violence manifestation après manifestation?
Le maintien de l’ordre à la faute en France ou le choix de la violence
Un jeune lycéen face à des policiers près à charger à Paris le 6 octobre 2026

Le sentiment est là. La police est de plus en plus violente. N’a-t-on pas vu des parents former des chaînes humaines pour protéger les lycéens ces dernières semaines ? Les pancartes dans les manifestations dénonçaient la violence policière : "La police est là pour nous protéger, ça se voit", allusion aux adolescents éborgnés, ou tout simplement un carton rouge avec la mention "On ne touche pas à nos jeunes".

Les morts de Rémi Fraisse à Sivens en 2014 et de Steve Maia Caniço à Nantes en 2019, la répression du mouvement des Gilets jaunes en 2018-2019 et celle des mobilisations contre les mégabassines en 2024 ont accentué cette perception. Les mutilations d’adolescents de ces dernières semaines ont choqué, car ces adolescents n’ont rien de casseurs violents.

Comment penser la multiplication des violences policières en même temps que l’augmentation des protestations ? Ce samedi 17 octobre a été d’une violence inouïe. Comme si la violence de la répression contre les lycéens devait inéluctablement se terminer par des scènes de violence et de pillages.

Olivier Fillieule et Fabien Jobard, deux sociologues des mouvements contestataires et de leur gestion par l’État, analysent l’évolution récente du maintien de l’ordre en France et sa brutalisation.

En 2020, ils publient aux éditions du Seuil un ouvrage intitulé "Politiques du désordre. La police des manifestations en France", qui décrit comment le maintien de l’ordre en France s’est progressivement militarisé et brutalisé.

Les auteurs admettent que de nouveaux modes de protestation ont émergé. La manifestation ne suffit plus à l’étude des mouvements sociaux. Par exemple, dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes, l’occupation des ronds-points fait émerger un nouveau mode d’action protestataire.

Pour casser cette spirale, la plupart des démocraties européennes ont opté dès les années 2010 pour un nouveau paradigme de maintien de l’ordre : la désescalade. En Europe, aussi bien qu’aux États-Unis ou au Canada, des recommandations ont émergé pour se départir d’un mode d’action réactif et confrontationnel visant la dispersion, l’intimidation ou la retenue en masse des manifestants, dans la rue ou dans des lieux fermés de détention, afin d’évoluer plutôt vers un modèle davantage inspiré par la notion de désescalade du conflit.

La gestion de l’ordre public tendrait à s’éloigner d’un modèle de maintien de l’ordre centré sur l’usage de la force pour évoluer vers un modèle visant à mieux équilibrer le droit de perturber et la garantie de l’ordre. Cela passe par la discussion, l’encadrement et des méthodes policières qui cherchent à faire retomber les tensions.

Les autorités françaises ont choisi l’option inverse : elles considèrent la manifestation comme un désordre et non plus comme une expression politique. La doctrine policière a glissé vers des stratégies plus offensives (nasses, charges rapides), associées à un armement de force intermédiaire dissuasif et mutilant (LBD 40, grenades de désencerclement).

"La police contre la rue"

En France, l’approche choisie a même été qualifiée de "police contre la rue" par le sociologue Sébastian Roché.

Les pouvoirs publics français s’en défendent, arguant de l’existence de mobilisations plus fréquentes dans la rue et de la plus grande violence des manifestations. Sébastian Roché, sociologue, enseignant et chercheur associé à Sciences Po Grenoble / Université Grenoble-Alpes et spécialiste des pratiques policières, dénonce depuis des années le glissement autoritaire des pratiques de la police.

Le 6 octobre 2026, dans l’Agora de Mediapart, il se dit consterné et pose la question : comment peut-on mutiler des enfants ?

Il souligne que l’État, depuis une dizaine d’années, s’autorise à utiliser la violence contre ses propres citoyens. La police, selon lui, demande à utiliser de manière quasi quotidienne ces armes sublétales, les fameuses LBD (lanceurs de balles de défense), et les grenades, en arguant qu’elle ne peut pas gérer autrement.

"Il y a une perte de savoir-faire de la police, ils ne savent plus gérer des foules autrement qu’en utilisant des armes à feu." Le sociologue se dit inquiet, car il est difficile de revenir en arrière. Les policiers sont mal sélectionnés et mal formés, ajoute-t-il.

La responsabilité est celle des politiques, le chercheur n’a aucun doute là-dessus. Il pointe le curseur vers la droite : "Cette nouvelle droite qui fait la courte-échelle à l’extrême droite".

Le chercheur rappelle que, sous le président républicain Nicolas Sarkozy, son ministre de l’Intérieur décrète un moratoire sur les LBD après qu’un manifestant a été éborgné en 2010.

En RelationTRT Français - Manifestations: l'IGPN saisie après qu'une adolescente perd un œil à Mulhouse

Les LBD, des armes pour l’antiterrorisme

Lors du mouvement lycéen de septembre-octobre 2026, il n’y aura pas d’excuses aux familles des mutilés, a prévenu le ministre Laurent Nuñez. Trois adolescents ont perdu un œil, deux autres ont eu la main arrachée.

Dès le 28 septembre, lendemain du début du mouvement lycéen, le ministre de l’Intérieur annonce que les blocages ne seront pas acceptés. Ce sont des "violences urbaines", selon Laurent Nuñez, même si le blocage est non violent.

Le 2 octobre, il explique sur France Inter qu’il ne donnera aucune consigne de retenue. Le cadre a été donné par le ministre, et le fait que les dispositions légales aient été ignorées semble lui être égal. Utilisation de la clé d’étranglement sur une adolescente de 14 ans, coup de matraque sur des manifestants non violents, tirs tendus vers des lycéens… Les vidéos qui circulent constituent une compilation de gestes interdits.

Le schéma national du maintien de l’ordre de 2021 détaille, rappelle-t-il, les gestes interdits, et "la police fait tout ce qui est interdit aujourd’hui", constate-t-il.

Il revient sur la question du numéro d’identification, le fameux RIO, qui n’est pas porté par les forces de l’ordre, malgré deux rappels à l’ordre du Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative. Le ministre sait que c’est illégal, mais la consigne a clairement été donnée de ne pas permettre l’identification des policiers.

Les opérations de la police française reposent sur deux axes : l’usage des armes intermédiaires et les interpellations en masse, qui ont déjà été testées progressivement, par étapes successives. Le chercheur rappelle que les LBD (lanceurs de balles de défense), par exemple, ont été introduits au départ dans l’anti terrorisme en 1995.

Il n’y a pas de pays où autant de personnes ont été mutilées par la police, il n’y en a pas, regrette le chercheur Sébastian Roché durant ce débat sur Mediapart.

La conclusion du sociologue dans le magazine MVO, le 16 octobre, est glaçante. "Ce qui est testé, là, c’est la résistance de la société. (...) Frapper massivement et mutiler des jeunes n’est pas sans conséquences. Quatre mutilés chez les mineurs, en quinze jours, c’est sans précédent. Le gouvernement, en s’en prenant aux lycéens, essaie de voir jusqu’où il peut aller, et quels soutiens il peut trouver."

Pas de changement de stratégie

Et les soutiens sont là après la journée du 17 octobre, qui a rassemblé 800 000 personnes, mais qui s’est terminée par de nombreux pillages. Ce dimanche et ce lundi, la droite traditionnelle et l’extrême droite ne parlent que de sévérité et de maintien de l’ordre. Le Rassemblement national a même demandé, à un moment, l’instauration de l’état d’urgence.

Laurent Nuñez a démissionné ce lundi 19 octobre, non pas à cause de la mutilation d’adolescents durant ces dernières semaines, mais parce que des magasins ont été pillés dans toute la France. Sa démission a été refusée par le président de la République, qui soutient la stratégie adoptée par le patron des flics de France.

Dans son article du 10 octobre 2026, le journaliste Jérôme Latta, d’Alternatives économiques, tire un constat tout aussi dur. "De concert avec l’extrême droite, l’exécutif a toujours des coupables sous la main : ‘écolo-terroristes’, ‘ultragauche’, antifas, Insoumis, jeunes des quartiers ou leurs parents, jeux vidéo ou réseaux sociaux, etc.", écrit-il, pour dénoncer la justification de la violence de l’État.

Face à la petite musique ultrasécuritaire jouée par les autorités françaises depuis deux jours, l’Union européenne a rappelé les bases d’un État de droit. Bruxelles a appelé ce lundi 19 octobre la France à "protéger" le droit à manifester pacifiquement, tout en qualifiant d’"inacceptables" les pillages et incendies qui ont eu lieu au cours du week-end.

Le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé avoir demandé aux préfets de mettre en place "un certain nombre de couvre-feux partiels dès ce soir". "80 % des personnes arrêtées ce week-end vont être poursuivies", s’est félicité Gérald Darmanin, le ministre de la Justice.