Tunisie/Mawled: la ruée vers le pin d'Alep (Others)

Tous les ans, les Tunisiens s’activent pour faire les emplettes du Mawled (anniversaire du prophète Mohamed). Pour l’occasion, ils préparent l’Assida Zgougou. Un dessert typiquement tunisien composé de farine, de graines de pin d’Alep, que les Tunisiens appellent « Zgougou », et de fruits secs. L’ingrédient star de cet entremet phare est la graine de pin d’Alep.

Ces petites graines noires utilisées dans la préparation d’une crème « Assida zgougou», proviennent des montagnes de la dorsale tunisienne.

D’après les historiens, la Tunisie a connu une famine à la fin du XIXe siècle liée à des événements politiques et climatiques. Face au manque de céréales pour faire la farine, les habitants se sont tournés vers le pin d’Alep.

Le fruit de l’arbre de pin d’Alep a été très vite prisé par les Tunisiennes pour son bon goût et ses multiples vertus alimentaires. Celles-ci s’en sont donné à cœur joie pour inventer des recettes à base de « zgougou » tout en gardant le principe de l’Assida, crème sucrée garnie de fruits secs.

Envolée des prix

Depuis des jours, c’est le branle-bas de combat dans les souks et les commerces. Les marchés de Tunis connaissent une dynamique forte et une affluence particulière des visiteurs et des clients pour mieux s’approvisionner, en fonction du pouvoir d’achat de chaque ménage. Si les Tunisiens peinent à joindre les deux bouts, compte tenu de la crise économique qui sévit depuis quelques années, la grande fièvre acheteuse l’emporte sur les petites bourses.

Durant les jours qui précèdent le Mawled, les étals des différents magasins sont bien achalandés en produits divers. Une myriade de fruits secs et de bonbons pour la décoration de l’Assida sont exposés, de quoi charmer les pupilles et les papilles.

Les prix, dans l’ensemble, ne sont pas à la portée de tout le monde. Les prix de vente du zgougou varient entre 29 et 35 dinars (8,9 et 10,7 USD). Le zgougou moulu est vendu à des prix allant de 17 à 19 dinars (5,2 et 5,8 USD) les 500 grammes. Sous forme de pâte, c’est-à-dire des graines broyées, le seau de 500g coûte 19 dinars.

Les autres ingrédients de l’Assida se font aussi désirer. Les prix des fruits secs sont exorbitants. Le sucre manque à l’appel, ainsi que le lait et, un peu moins, la farine.

Rencontrés par l’Agence Anadolu, certains citoyens se sont plaints des prix excessifs du zgougou et des fruits secs, mais aussi de l’indisponibilité de certains produits, tels que le beurre et le lait.

« J’assiste hébétée à cet emballement malgré la flambée des prix. Au moment du Mawled, c’est l’éternel dilemme: Assida zgougou ou de semoule. Cette année, faute de moyens, nous avons opté pour l’Assida de semoule au miel et à l’huile d’olive vu que le beurre et le sucre manquent cruellement sur le marché.», a confié Amal, 30 ans.

Pour Fatma, 65 ans, le Mawled est une occasion pour goûter aux saveurs culinaires. Selon elle, la fête rime avec la préparation de l’Assida Zgougou. Pour préserver les coutumes, elle s’est dite prête à mettre le paquet !

« L’Assida est synonyme de grandes dépenses car elle doit être préparée dans les règles de l’art. Sa préparation une fois par an, fait partie de nos traditions afin de fêter la naissance du prophète Mohamed. C’est un moment de partage et de convivialité. Dans la tradition, nous échangeons des bols d’Assida entre voisins et membres de famille, ce qui rend le côté esthétique aussi important que le goût de la recette,» a-t-elle expliqué.

Boycott ou pas ?

Au regard de la hausse vertigineuse des prix du zgougou et des fruits secs qui s’ajoute à l’indisponibilité de certains produits, cette année aussi, les Tunisiens surtout les salariés et les fonctionnaires, déjà assiégés par les dépenses récurrentes (logement, rentrée scolaire, électricité…), ont été pris de court.

Cette ruée vers les souks et les marchés prend parfois l’allure d’un trompe l’œil, selon Mahrez, 42 ans, commerçant.

«Certains clients déambulent seulement. Il n’y a que les ménages plus ou moins aisés qui prennent d’assaut les grands magasins et les grandes enseignes d’épicerie. D’autres, arrivent à faire l’Assida zgougou avec un budget serré et des ajustements.

On ne débourse pas beaucoup d’argent pour les fruits secs, par exemple. Il y a un sentiment de frustration chez les couches populaires. Même l'Assida arbi à base de farine ou de semoule, la plus classique et la plus simple des recettes d'Assida tunisienne est devenue compliquée à préparer au vu de l’indisponibilité de ses ingrédients de base », a-t-il expliqué.

Au cours des dernières années, les appels au boycott étaient l’arme de l’organisation de défense du consommateur contre les produits excessivement chers. Néanmoins, ces campagnes n’ont pas porté leurs fruits. C’est ce qu’a affirmé le président de l’organisation, Ammar Dhaya à l’Agence Anadolu.

« L’organisation de la défense du consommateur n’a pas lancé de campagne de boycott de zgougou ou de fruits secs cette année. Le boycott est une culture qui devrait être enracinée dans la société, sinon les campagnes de boycott n'auront aucune efficacité. On a beau appeler les gens à boycotter les produits excessivement chers, mais en vain. Nous n’avons pas encore cette tradition, c’est la raison pour laquelle nous avons laissé le libre choix au consommateur. Nous misons surtout sur les campagnes de sensibilisation.

Le zgougou et les fruits secs ne sont pas des produits de base. Le consommateur peut s'en passer de son propre gré. Une frange importante des Tunisiens se sont privés du zgougou étant donné qu’ils pensent essentiellement à s’approvisionner en produits de base, compte tenu de la conjoncture économique», a-t-il déclaré.

Si certains Tunisiens arrivent à se passer de ce délicieux dessert traditionnel. D’autres, épicuriens dans l’âme sont bien décidés à ne pas s’en priver. Consommateurs aguerris d’Assida zgougou, ils se démènent pour la préparer et comptent sur la débrouillardise.

AA