Il y a encore quelques années, l'idée aurait semblé incongrue tant les élites européennes brillaient par leur turcophobie. Que la Türkiye, considérée comme un simple client des grandes puissances militaires occidentales, devienne l'un des principaux fournisseurs d'armement du Vieux Continent relevait de la prospective hasardeuse. Et pourtant. Selon un rapport publié en février 2026 par la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), institution de référence dans le domaine de la sécurité internationale, les ventes d'armements turcs en Europe ont été multipliées par cinq entre 2020 et 2025.
Une progression spectaculaire, qui traduit à la fois la montée en puissance industrielle d'Ankara et un profond réagencement des équilibres du marché mondial de la défense.
Le Bayraktar comme tête de pont
Le symbole de cette révolution silencieuse a un nom: le Bayraktar TB2. Ce drone de combat à moyenne altitude et longue endurance, conçu par l'entreprise privée Baykar, s'est imposé comme le produit d'appel d'une industrie turque désormais capable de rivaliser avec les arsenaux occidentaux.
Ses performances ont d'abord été validées sur les champs de bataille: en Syrie, en Libye, dans le Caucase, puis en Ukraine, où il s'est révélé redoutablement efficace face aux blindés russes. Cette crédibilité opérationnelle lui a ouvert les portes de l'Europe.
La Pologne a été la première nation membre de l'UE et de l'OTAN à acquérir le TB2, en 2021. La livraison des 24 appareils commandés a été finalisée en mai 2024. Depuis, la Roumanie, l'Albanie et la Croatie ont suivi. En novembre 2024, le TB2 figurait aux inventaires de six pays membres de l'OTAN et de quatre États membres de l'Union européenne. En 2024, Baykar déclarait que 90 % de ses revenus, soit 1,8 milliard de dollars, provenaient des exportations. La même année, les exportations globales de défense turques atteignaient 7,1 milliards de dollars, plaçant Ankara au onzième rang mondial des exportateurs d'armement.
Mais le TB2 n'est que la partie visible d'une offensive commerciale bien plus large. Blindés Cobra II livrés à la Roumanie, systèmes de guerre électronique anti-drone d'Aselsan achetés par la Pologne, bâtiments de soutien naval contractualisés par le Portugal, sécurité maritime des frontières roumaines confiée à Havelsan : la Türkiye est désormais présente dans tous les segments du marché de la défense européen, du terrestre au naval, en passant par le cyber.
En 2024, l'Europe représente la première destination export de l'industrie de défense turque, à hauteur de 27 %, devant les États-Unis à 25 %.
Quels sont les déterminants de cette réussite ? Dans les années 2010-2020, l'entrée en phase de production et d'exportation de nombreux programmes d'armement (drones Anka, TB-2 et TB-3, avion d'entraînement Hürjet, navires de surface dans le cadre du programme MILGEM, etc.) a permis de soutenir la dynamique de croissance des exportations de défense turques. Grâce à son statut de membre de l'OTAN, la Türkiye et ses industriels s'appuient également sur les relations en matière d'armement nouées de longue date avec plusieurs pays européens afin de s'implanter aujourd'hui sur ce marché.

De plus, en tant que voisin de pays membres de l'Union européenne, la Türkiye profite de dynamiques de coopération régionale en matière de défense pour développer ses exportations à destination de l'Europe. Pour le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, l'industrie de la défense occidentale peut tirer de précieux enseignements des réalisations de la Türkiye.
L'atout OTAN: une certification offerte
Pour comprendre cet avantage compétitif, Thomas Guenolé, politologue spécialiste des relations internationales, a accepté de détailler pour TRT Français ce qui fait la force d'Ankara sur ce marché.
“Le fait que la Turquie soit membre de l'OTAN est un atout concurrentiel énorme pour devenir fournisseur pour les pays d'Europe. Si vous êtes membre de l'OTAN, vous avez toutes les certifications sur la compatibilité de votre matériel avec celui de toutes les armées de l'Alliance. “
C'est effectivement là un élément structurant. L'interopérabilité est une exigence absolue dans les achats d'armement au sein de l'Alliance atlantique. Un fournisseur qui satisfait d'emblée à ces normes dispose d'un avantage décisif sur ses concurrents extra-OTAN.
Le politologue souligne par ailleurs la dimension diplomatique de ces transactions: ”À partir du moment où la Türkiye est votre fournisseur militaire d'armement, vous établissez mécaniquement des relations de confiance, au moins commercialement. Par définition, ça participe d'un soft power par la vente d'instruments qui servent au hard power.”
À cela s'ajoute un atout commercial que les analystes du portail Intelligence économique résument ainsi: l'absence de conditionnalités politiques dans les contrats turcs, en opposition aux régimes de contrôle occidentaux tels que l'ITAR américain, confère à Ankara une flexibilité commerciale considérable. La Türkiye vend sans imposer d'alignement géopolitique.
Un vrai choix stratégique pour l'autonomie européenne ?
L'un des arguments les plus frappants avancés par Thomas Guenolé tient à la comparaison entre les modèles américain et turc de fourniture d'armement. Pour lui, acheter turc renforce l'autonomie stratégique européenne davantage qu'acheter américain. “D'un côté, les Américains fournissent du matériel militaire sur étagère, et il n'y a rien de plus. De l'autre, des fournisseurs comme la Turquie proposent du transfert technologique, de la coproduction avec l'industrie de la défense européenne, et vont même implanter des usines en Europe. Comparativement, c'est davantage dans le sens de l'autonomie stratégique européenne que d'être client des États-Unis, qui multiplient les exigences de contrepartie politique, d'exclusivité, d'alignement, voire de vassalité.”
Cette analyse trouve un écho dans le contexte européen actuel. Alors que le SIPRI (Institut international de recehrche sur la paix de Stockholm) constatait en mars 2026 que l'Europe était devenue la principale région importatrice d'armes au monde, avec une hausse de plus de 200 % de ses importations entre les périodes 2016-2020 et 2021-2025, la question de la diversification des fournisseurs s'est imposée avec une acuité nouvelle. La guerre en Ukraine, l'incertitude sur l'engagement américain au sein de l'OTAN sous Donald Trump, et la pression budgétaire liée au réarmement accéléré ont conduit plusieurs capitales européennes à explorer de nouvelles sources d'approvisionnement.
Le double standard moral en question
La montée en puissance turque suscite cependant des résistances. L'influence régionale grandissante de la Türkiye suscite la méfiance de certains responsables européens qui manifestent une hostilité de principe à l'égard d'Ankara comme partenaire militaire.
Thomas Guenolé balaie cet argument avec une franchise qui tranche avec le langage diplomatique habituel. “Il y a quelque chose qui ne passe plus du tout: le double standard moral. Dire que la Türkiye peut poser problème en tant que fournisseur, parce que quand même la démocratie, les droits humains, etc. Et en même temps avoir comme fournisseur habituel les États-Unis - un pays qui a bombardé Hiroshima, qui bombarde en ce moment l'Iran et des civils, ce qui est un crime de guerre, qui menace d'employer l'arme nucléaire sur l'Iran, et qui est le principal soutien d'Israël, lequel commet un génocide en Palestine. Quand vous mettez tout ça bout à bout, vous ne pouvez pas invoquer l'argument moral à géométrie variable. Ce n'est même pas de l'hypocrisie. Le terme technique, c'est foutage de gueule.”
Le Sud global prend le lead sur le marché de l'armement
Au-delà du cas turc, Thomas Guenolé inscrit cette évolution dans un mouvement géopolitique de fond. La Türkiye n'est pas seule: le Brésil, la Corée du Sud, d'autres acteurs émergents grignotent eux aussi des parts de marché sur un secteur longtemps dominé par les États-Unis, la Russie, la France et le Royaume-Uni. C'est précisément ce que documente le rapport de la FRS, qui consacre son analyse aux “nouveaux entrants” sur le marché européen de la défense.
“Ce qui est en train de se passer, c'est que le Sud global est en train de prendre le lead, également sur le marché de l'armement. Sujet après sujet — la finance, les relations internationales, les rapports de force à l'ONU, les grandes négociations climatiques —, l'hégémonie américaine est en train d'être cassée par le Sud global, avec les BRICS à leur tête. Et ça s'applique aussi au marché de l'armement.” Le politologue y voit même une bonne nouvelle pour l'ordre mondial: “C'est la subversion d'un ordre impérial qui datait de 1991. C'est plutôt une bonne nouvelle pour la diversité humaine.”
Cette lecture rejoint celle de nombreux observateurs qui, depuis le début des années 2020, notent l'effritement de la suprématie militaro-industrielle occidentale. Le marché mondial de l'armement, longtemps organisé autour d'une poignée de puissances du Nord, se multipolarise. Et l'Europe, grande importatrice en pleine phase de réarmement, se retrouve au cœur de cette redistribution des cartes.
Reste à savoir si les capitales européennes sauront transformer cette opportunité commerciale en véritable projet stratégique, ou si elles continueront, par réflexe atlantiste ou par inertie bureaucratique, à regarder la révolution se faire sans y prendre toute leur part.
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