La défense européenne est-elle en construction ou c’est un mirage ?

Avec les menaces de Washington au sujet du Groenland, l'Union européenne prend conscience de sa faiblesse en matière de sécurité. Mais si certains comme Emmanuel Macron appelle à construire une Europe de la Défense, celle-ci reste un voeu pieu.

By
La Bulgarie vient d'acheter Bulgaria is acquiring nearly 200 blindés américains Stryker afin d'être mieux intégrée dans l'OTAN / AP

En mars 2025, un pas a été franchi, la Commission européenne a proposé une enveloppe de 800 milliards d’euros pour permettre aux 27 pays membres de l’Union européenne d’augmenter leurs budgets de défense (ReArm Europe), cette annonce a été présentée comme un pas de géant. Les commentaires ont été enthousiastes, l’Europe avance, se bouge, a pris conscience de la menace russe ou de l’imprévisibilité américaine, a-t-on pu lire et entendre.

Depuis, des pays comme la France, la Grande Bretagne et l’Allemagne lancent des initiatives qui peuvent être interprétées comme des embryons de future défense commune. La France et la Grande Bretagne se sont engagées en janvier 2026 à envoyer des troupes en Ukraine pour assurer le respect du cessez-le-feu avec la Russie quand il y en aura un.

Ce 15 janvier, plusieurs pays européens dont la France et l’Allemagne ont envoyé des soldats au Groenland pour calmer les ambitions américaines sur l’île arctique. Mais est-ce suffisant pour parler de défense européenne ou à tout le moins d’un embryon de défense européenne ? La Belgique a envoyé un unique soldat au Groenland, les Pays-Bas ont déjà rapatrié leurs soldats qui n’étaient qu’en mission de reconnaissance selon les Néerlendais. On ne connaît pas vraiment le nombre de soldats de ce contingent européen, bref l’épopée a plus l’air d’un symbole que d’une mission structurée faite pour durer.

Mais la situation géopolitique imposerait une réactivité plus grande de l’Europe. Les Etats-Unis menacent d’envahir le Groenland qui dépend du Danemark, pays membre de l’OTAN. L’organisation de l’Atlantique Nord se retrouve paralysée entre sa mission de sécurité en Europe et son mentor américain.

L’Europe peut-elle réagir seule, défendre le Groenland sans passer par l’OTAN. Guillaume Ancel, ancien officier de l’armée française et auteur du livre “Petites leçons sur la guerre” répond à la question sans détour auprès de TRT Français. “Sur le papier, l’Union européenne a la seconde armée du monde, en enlevant la Hongrie et en rajoutant la Grande Bretagne, bien loin de l’armée russe mais en réalité ce sont 27 armées dispersées. Ce qui fait la force de l’armée américaine, c’est que c’est la même armée pour cinquante états.”

L’Europe développe son industrie d’armement

En d’autres termes, on est loin d’une force d’interposition européenne efficace sur le terrain. La guerre en Ukraine a incontestablement été un électrochoc pour une Europe qui se croyait à l’abri du bruit des canons. L’Union européenne a entériné le projet Rearm Europe en mars 2025 avec un budget de 800 milliards d’euros incluant même la possibilité pour les États d’oublier l’orthodoxie budgétaire quand il s’agit de compléter l’arsenal national. 

L’Europe se réarme, mais développer un arsenal ne fait pas l’efficacité d’une armée, en tout cas, pas seulement, nuance Guillaume Ancel. Il tempère l’enthousiasme que cette annonce a provoqué l’année dernière. “Ce qui fait la fragilité des armées européennes, c'est que ce sont autant d'armées qui se sont inventées toutes seules avec leur propre système de commandement, de formation, d'équipement, de traditions, etc. et qui coûtent un prix diabolique, qui font que ces armées sont peu efficaces ensemble, parce qu'en fait, ce sont de petits jardins dispersés qui se prennent pour une forêt.” 

L’image est dure mais Frédéric Mauro, chercheur associé à l'IRIS, avocat et spécialiste des questions de défense européenne rejoint Guillaume Ancel dans cette analyse pour TRT Français. Cet expert dépeint une Europe où chacun cultive son jardin militaire dans son coin, ce qui fait sa faiblesse en matière de sécurité. La France aime son avion Rafale, treize pays européens ont acheté le F35, l’avion de chasse américain, la Suède, elle s’équipe auprès de Saab et de ses avions de chasse Gripen; en un mot en un seul, l’hétérogénéité règne pour tous les types d’équipement.

Guillaume Ancel un brin moqueur explique “les Français viennent faire les malins avec le Rafale, qu'ils voudraient imposer à tous les autres. Mais en Europe, personne n'a acheté le Rafale. Pourquoi ? Parce qu'en fait, les autres pays européens considèrent que le Rafale est un avion qui a été construit par des orfèvres, Dassault et que c'est un avion beaucoup trop cher par rapport à ses performances.”

Le premier pas vers une défense européenne serait selon ces deux experts de créer un marché européen de l’armement, le même avion de chasse, le même char, les mêmes fusils d’assaut, ceci permettrait l’émergence d’une véritable industrie d’armement européenne car le marché européen serait là et cela faciliterait ensuite les manoeuvres ou les interventions militaires communes.

Les Européens toujours dépendants des Américains

Autre faiblesse et non des moindres, les armées européennes ont besoin des Américains pour coordonner leurs actions, ils sont dépendants du “parapluie technique américain”. 

Cette dépendance est d’autant plus inquiétante lorsque un membre fondateur de l’OTAN, les Etats-Unis menace d’envahir le territoire d’un autre membre de l’OTAN, le Danemark. En cas d’attaque qui va coordonner les actions militaires, comment les pays européens qui veulent intervenir vont pouvoir agir ?


Frédéric Mauro dépeint une dépendance technique insolvable dans les mois à venir: “même en n’ayant pas le même matériel, des armées peuvent interagir, les armées européennes le font aujourd’hui au sein de l’OTAN mais le problème, c'est que l'OTAN, est sous commandement américain et  que les “strategic enablers”, les catalyseurs stratégiques, sont américains, comme les satellites de communication, les satellites de renseignement, les avions ravitailleurs, les radars longue distance, etc, les missiles sont américains. (...) Si les Américains coupent le “combat cloud” (le cloud stratégique envoie aux cockpits des avions les informations nécessaires au combat en les mettant en réseau), s'ils refusent à l'OTAN d'utiliser la base de Rammstein (en Allemagne) qui commande les opérations aériennes, les Européens ne peuvent rien. Pour vous donner une image, ils sont dans la même situation que les tribus gauloises face à l'invasion de Jules César.”

Ou dans la même position que l’Ukraine lorsque Donald Trump a refusé à Kiev la fourniture de renseignements militaires américains en mars 2025, quelques jours après avoir suspendu la livraison de matériel militaire. Les combats ont continué sur le terrain mais les Ukrainiens ne disposaient plus des informations sur les communications russes, ou des informations de géolocalisation  sur les troupes et ils en ont payé le prix sur le front.

Pas de défense européenne sans cadre politique

Les Européens conscients de cette dépendance technique ont lancé le système de combat aérien futur (SCAF), un projet devant structurer les puissances aériennes de combat française, allemande et espagnole à partir de la décennie 2040. Il s’agit de construire le premier avion de chasse européen avec justement un système de communication en réseau. 


Mais le projet est pour l’instant à l’arrêt car le Français Dassault refuse de partager ses procédés industriels avec Airbus Espagne et Airbus Allemagne. Le projet d’avion de chasse européen pourrait bien ne jamais voir le jour.

La défense reste un domaine qui divise les Européens et le véritable écueil, le véritable défi pour espérer voir un jour une défense européenne commune se construire, c’est l’absence de cadre politique pour la lancer.

Dimanche 11 janvier, le commissaire européen à la défense, Andrius Kubilius a jeté un pavé dans la mare, il appelé à la création d’une “force militaire européenne permanente de 100 000 hommes” comme une option possible pour mieux protéger le vieux continent. 100 000 hommes, c’est l’équivalent du contingent américain présent en Europe aujourd’hui que Donald Trump menace de retirer pour les déployer dans une autre zone géographique. 

Une armée européenne de 100 000 hommes


La déclaration a le mérite de mettre le sujet sur la table et indiquer s’il en est encore besoin que l’Europe dépend toujours et encore de l’allié américain.

Les deux experts de la défense européenne regrettent que les politiques européennes aient tendance à se concentrer sur la question de l’industrie d’armement en évitant soigneusement le vrai obstacle à une défense européenne commune, l’absence de cadre politique pour gérer une défense commune. Frédéric Mauro, de l’IRIS insiste sur le fait qu’une défense, ce sont des armées et une industrie d’armement mais dans un second temps seulement, dans un premier temps, il faut un cadre de commandement. 

“​​Jusqu'à présent, aucun des États européens n'avait de véritables, authentiques et sincères volontés politiques de créer une défense européenne. Soit parce qu'ils ne se sentaient pas menacés, soit parce qu'ils se sentaient protégés (...) Deuxième élément de l'équation de l'aptitude à décider, quand on parle de défense européenne, il faut bien avoir présent à l'esprit que l'Union européenne n'a pas de compétences en matière de défense.”

En d’autre termes, l’Union européenne ne peut pas décider de la politique de défense des 27 pays membres, elle ne peut pas décider d’une intervention militaire au nom de la France ou des Pays-Bas. Cette compétence est la seule compétence des Etats membres qui sont très jaloux de cette compétence régalienne.

Il faut sans doute rappeler que l’idée d’Europe de la défense s’est figée en 1954 quand l’Assemblée française a rejeté sa création. A l’été 1950, Jean Monnet, commissaire général du Plan français et inspirateur du plan Schuman, envisage d'organiser la défense de l'Europe dans un cadre supranational.

Le projet envisage la mise en place d’une armée européenne permettant d'intégrer les futures unités allemandes dans un ensemble placé sous une autorité européenne unique, militaire et politique. Ce projet est accepté par la plupart des États occidentaux, mais en août 1954, les députés français votent massivement contre et le projet est enterré. Nous en sommes toujours au même point.

Comment lancer une défense européenne ?

En janvier 2026, lors d’une réunion de la Coalition des volontaires pour l’Ukraine, la Grande-Bretagne et la France se sont  dites prêtes à envoyer des militaires sur le sol ukrainien, en une sorte de mission européenne. “C'est un changement majeur, le fait que certains pays européens disent, demain, s'il y a un accord de cessez-le-feu qui est signé en Ukraine, nous sommes prêts à envoyer des troupes sur le territoire ukrainien parce que ça montre l'engagement de ces pays à agir.” souligne Frédéric Mauro.

Guillaume Ancel acquiesce. Pour lui, une telle initiative peut paver la voie à une sorte de Conseil de sécurité européen. “C'est possible, et c'est extrêmement facile à faire, il faut commencer par quelques pays, (...) si on prend 4 ou 5 pays qui décident que, pour ce qui est du sujet de défense, c'est la présidence de cet ensemble qui décide. “ 

Frédéric Mauro renchérit qu’il ne faut pas passer par les traités européens pour lancer cette défense européenne réduite car il faudrait obtenir l'unanimité du Conseil européen, et l'unanimité des 27 chefs d’Etat sur cette question est quasi impossible à obtenir.

L’ancien militaire Guillaume Ancel va plus loin, il imagine carrément un “Erasmus militaire” à l’image de ce service national que la France vient de lancer en janvier 2026 à l’initiative d’Emmanuel Macron et qui formera uniquement des volontaires à des tâches militaires de base. 

“Ce serait une garde européenne, c'est-à-dire une garde volontaire comme la garde nationale aux Etats-Unis qui fait qu'un citoyen italien qui vit en région parisienne  peut servir la garde, et ce n'est pas son métier.”

Ces volontaires assureraient des tâches de surveillance, des tâches de sécurité publique, de soutien à la population avec une formation de quelques semaines chaque année comme cela se pratique en Suisse. 

Frédéric Mauro lance un regard teinté d’amertume sur la faiblesse européenne en matière de défense. “On n’est pas capables de projeter 5000 hommes en Ukraine. 5 000 hommes ! C'est ça, l'Europe des nations, l'Europe des patriotes, tous les patriotes de papier qui nous font la leçon à longueur d'année. Ce vieux monde est en train de mourir, mais le nouveau monde peine à naître. “ et de citer une phrase de Gramsci (député communiste italien), “Et dans ce clair-obscur naissent les monstres.“