Personne ne l’avait vu venir. Lancé le 17 septembre en région parisienne, le mouvement lycéen s’est répandu sur tout le territoire: le 2 octobre, 1 027 établissements étaient touchés, dont 400 fermés. Le 17 octobre, près de 800 000 personnes ont défilé contre la vie chère, lycéens, syndicalistes et anciens Gilets jaunes côte à côte dans une sorte de convergence des luttes ou de la colère. Puis sont venus les pillages, 2 513 gardes à vue et l’instauration de couvre-feux partiels. Ces images ont fait écran à une réalité: la France est au bord du précipice.
Au micro de TRT Français, l’économiste et universitaire Nazim Sini, professeur agrégé d’économie à Marseille, estime que derrière le vacarme médiatico-politique, la racine du problème est structurelle: "Le modèle social français a atteint ses limites, avec des dépenses toujours supérieures aux recettes de l’État." Résultat, une dette de 3 600 milliards d’euros, près de 120 % du PIB. Le gouvernement prévoit lui-même 121,7 % en 2027, dans son projet de budget présenté le 1er octobre. Le résultat de quarante ans d’endettement, que Macron "a creusé davantage".
Cette lecture est contestée par la gauche syndicale et associative, qui pointe un problème de recettes plutôt que de dépenses. La CGT chiffre à 207 milliards d’euros les baisses d’impôts accordées aux entreprises et aux ménages aisés depuis 2017 (impôt sur les sociétés, impôts de production, fin de l’ISF, l’impôt sur les grandes fortunes, prélèvement forfaitaire unique), soit environ 35 % de la hausse de la dette selon son calcul. Attac et l’Observatoire de la justice fiscale arrivent au même total, qu’ils évaluent à 24 % de l’augmentation de la dette.
Les recettes publiques ont effectivement reculé d’environ deux points depuis 2017. Mais la Cour des comptes rappelle, de son côté, que les dépenses atteignent un niveau record de 57 % du PIB.
Quelles que soient les grilles de lecture, le diagnostic reste catastrophique: "une désindustrialisation massive, une tertiarisation lancinante, des usines textiles et automobiles disparues. Et des décennies de politique de l’offre, qui a toujours eu tendance à favoriser les entreprises, dans l’espoir que les effets se répercutent sur les ménages", explique Nazim Sini. Pour l’expert, le ruissellement promis entre autres par Emmanuel Macron en 2017 n’a jamais eu lieu et n’a ruisselé que sur les plus favorisés.
Les perdants? Ceux que l’économiste appelle "l’entre-deux-SMIC": ceux qui gagnent entre un et 1,8 SMIC, soit près de 70 % des salariés.
Les chiffres disponibles indiquent effectivement une hausse des inégalités. Selon l’Insee, l’Institut national de la statistique et des études économiques, elles atteignent leur plus haut niveau depuis trente ans, et le taux de pauvreté, à 15,4 % en 2023, n’a jamais été aussi élevé depuis 1996. En parallèle, l’ONG Oxfam relève dans son rapport de janvier 2026 que la fortune des milliardaires français a doublé depuis 2017 et que les 53 plus riches possèdent davantage que 32 millions de personnes réunies. Les classes moyennes, elles, ne s’appauvrissent pas en moyenne: l’Observatoire des inégalités note que leur niveau de vie médian a progressé de 16 % depuis le milieu des années 1990. Ce sont les plus modestes qui décrochent et les plus aisés qui s’enrichissent.
À 2,30 € le litre de gazole, la rue gronde
Dans ce contexte, l’envolée des prix du pétrole fait office de coup de grâce pour le président français. "À 1,50 €, les Gilets jaunes étaient sortis dans la rue. Là, on est à plus de 2 €, 2,30 €, parfois 2,50 €", rappelle Nazim Sini. Pourtant, l’étincelle n’est pas venue des ronds-points, mais des lycées: manque de professeurs, classes surchargées, Parcoursup et angoisse de l’avenir. Une IA qui bouleversera leurs métiers et une dette à porter "pour les deux prochaines générations".
C’est ici que se cristallise le potentiel point de jonction. La Coordination des Gilets jaunes a annoncé lundi 19 octobre un acte II ce samedi 24 octobre, puis le 31. Les syndicats appellent à une journée nationale le 5 novembre, tandis que d’autres appellent à un blocage général reconductible.
Le sociologue Manuel Cervera-Marzal, dans un entretien accordé à Reporterre, voit des crises et des protestations qui s’empilent: "Ça craque d’un peu partout." Le 16 octobre, l’historien Stéphane Sirot a évoqué dans La Vie ouvrière une convergence des crises susceptible de générer une convergence des luttes. La veille, Sophie Binet (CGT) a alerté sur les millions de Français "complètement asphyxiés".

Un exécutif qui joue la montre
Au regard de ce qui se passe, le pouvoir temporise et accuse. Sébastien Lecornu, le Premier ministre, a promis, le 21 octobre, des annonces aux lycéens la semaine prochaine et a reporté à décembre toute réponse sur le prix des carburants, tout en multipliant les couvre-feux à Marseille ou à Toulouse.
Dans sa première réaction aux violences du 17 octobre, il a pointé "une nébuleuse d’extrême gauche" où LFI occuperait une place importante. Jean-Luc Mélenchon l’accuse à son tour de jouer avec le feu, invoquant l’enquête de Mediapart qui révèle que des agents des renseignements territoriaux ont reçu pour consigne d’imputer à LFI la responsabilité des violences survenues en marge de la mobilisation du week-end dernier.
La procureure de Paris, Laure Beccuau, a refusé mardi 20 octobre d’aller dans ce sens. Elle a déclaré qu’aucun des 300 prévenus déjà présentés à un magistrat n’avait revendiqué de mobile politique. Sophie Binet, de son côté, dont la CGT a condamné d’emblée les dégradations, y voyait dimanche 18 octobre, selon l’AFP, "le résultat de dix ans de macronisme".
Même chez les alliés d’hier, le procès est ouvert. Ce mercredi 21 octobre, sur Sud Radio, Christophe Béchu (Horizons) jugeait que le président "n’avait pas été à la hauteur" en partant dans le Golfe pendant les pillages. Il impute la crise à la dissolution ratée, qui prive le pays d’une majorité pour voter un budget.
Le mur budgétaire en toile de fond
Le budget 2027 ne convainc personne. Le déficit, attendu à 5,4 % du PIB cette année, doit se réduire à 5 % grâce à un effort de 54 milliards. La France emprunte à 5 % sur dix ans depuis le 21 octobre, une première depuis 2002, contre 3,5 % il y a un an. Qui paie? Le gel du point d’indice des fonctionnaires et des APL, des prélèvements de 5,5 milliards sur les retraités, des restrictions pour les étudiants, mais pas de hausse de l’impôt sur le revenu.
Pour Nazim Sini, il n’y a aucune marge: "ils sont dans une impasse" et doivent réformer "avec une casse sociale qui sera terrible". Il ne juge "pas souhaitable" une tutelle à la grecque, qui signifierait "la fin de l’euro". Le plus plausible, selon lui, est de renégocier la dette avec des gages, la suppression de postes de fonctionnaires et des privatisations. "La France va devoir se vendre, tout simplement: aéroports, ports, dernières parts dans EDF, Air France ou Orange, voire l’or. Et une option explosive traîne sur la table: mettre la main sur les 6 000 milliards d’épargne des Français, remboursés sur dix ans." Cette option est "totalement plausible", dit-il.
Dans ce chaudron, 2027 peut faire basculer le pays dans l’inconnu. Selon une enquête de l’institut de sondage Ifop pour LCI, Le Figaro et Sud Radio, menée du 17 au 19 octobre, Marine Le Pen recueillerait entre 34 et 38 % au premier tour, loin devant Mélenchon (15 à 20 %) et Édouard Philippe (12 à 16 %). Elle l’emporterait au second tour, par 68 % contre 32 % face au premier, et 56 % contre 44 % face au second.
Les sondages ne sont qu’une image, mais la dynamique est là. Et Le Pen, qui a dénoncé samedi 17 octobre des revendications sociales prises en otage par l’extrême gauche, avance déjà un récit simple: c’est elle ou le désordre.
Le piège se referme: un pouvoir sans majorité, sans argent et sans crédit, une jeunesse qui ne croit plus à rien, des classes moyennes à genoux et une extrême droite qui attend son heure. 24 octobre, 31 octobre, 5 novembre: trois rendez-vous à haut risque susceptibles de faire basculer la France dans le chaos. À moins que l’Élysée ne comprenne enfin qu’on ne règle pas une colère sociale par un couvre-feu.





















