La France n’entretient plus de relations diplomatiques avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES). Le Burkina Faso, dernier pays qui entretenait encore des rapports diplomatiques formels avec la France, les a rompus vendredi dernier. C’est l’aboutissement d’un processus de pourrissement qui a commencé avec l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré en septembre 2022.
Dans un communiqué lu à la télévision burkinabè le 26 juin, le gouvernement dénonce "un activisme incessant du régime en place en France contre les intérêts du Burkina Faso, des ambitions néocoloniales affichées avec le soutien actif à des réseaux subversifs et aux terroristes qui endeuillent (le) pays et le Sahel".

Une décision qui a pris de court l’opinion publique et les observateurs des relations entre la France et l’Afrique.
"Récemment, la résolution du Parlement européen condamnant le Burkina Faso, que le gouvernement burkinabè estime probablement pilotée depuis Paris, a pu constituer la dernière goutte d’eau qui a fait déborder le vase, le député européen Christophe Gomart, qui a tenu l’un des discours les plus discourtois à l’égard des autorités burkinabè, étant un ancien militaire français ayant dirigé le renseignement militaire et les forces spéciales", explique l’universitaire et spécialiste en droit international burkinabè Sanwé Médard Kienkou dans le journal Faso.net.
"De plus, poursuit-il, la déclaration du gouvernement burkinabè laisse entendre que la France porterait atteinte systématiquement à ses intérêts. Un tel comportement a pu exaspérer profondément le gouvernement burkinabè."
Pour le juriste internationaliste burkinabè, "il s’agit de la confirmation d’une dynamique, d’une lame de fond, à savoir que les États africains ne veulent plus se voir dicter leur conduite et sont prêts désormais à inscrire leurs relations avec les autres États dans une logique de stricte réciprocité fondée sur la souveraineté et la défense de leurs intérêts".
Paternalisme ?
Certains critiques de la politique d’Emmanuel Macron en Afrique y voient une forme d’exaspération contre un certain paternalisme. "L’Afrique est le seul continent où on pratique la politique de la tape dans le dos, du tutoiement permanent. Mais de quel droit explique-t-on aux Africains comment gérer leurs pays ? Ils sont indépendants et souverains, on n’a pas à les coacher", déplore l’ancien officier de la marine française et auteur, dans un podcast du Figaro. Dans la même logique, Alain Antil, directeur du Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri (Institut français des relations internationales, ndlr), reproche à la diplomatie française "(...) souvent des maladresses dans la manière dont on s’adresse à nos interlocuteurs. La forme compte beaucoup".
À l’observation, la rupture entre Ouagadougou et Paris s’inscrit dans une dégradation constante depuis 2022. L’enseignant-chercheur Sanwé Médard n’exclut pas un calcul politique dans cette décision.
"Tant que le Burkina Faso aura le sentiment que la rupture des relations diplomatiques génère en valeur absolue plus de gains que de pertes, il n’aura aucune raison de souhaiter à court ou moyen terme le rétablissement des relations diplomatiques", explique-t-il.
Comme le Niger ou le Mali, le Burkina Faso est confronté à l’insécurité terroriste, aux difficultés économiques et à la prolongation de la transition militaire. Le discours souverainiste et la quête de dignité peuvent apparaître ainsi comme un élément unificateur dans un pays en quête d’unité face à de nombreux périls. Le succès de la première émission obligataire dédiée à la diaspora peut illustrer la pertinence de cette approche.
Lancée le 6 mai dernier, la première émission obligataire destinée à la diaspora burkinabè s’est achevée avec une collecte de 228,67 millions d’euros, pour un objectif initial de 190,56 millions d’euros. Soit un taux de souscription de 121 %, insiste le ministre burkinabè de l’Économie et des Finances, Aboubakar Nacanabo.
La rupture entre le Burkina Faso et la France pourra profiter à de nouveaux partenaires. "On peut raisonnablement s’attendre à ce que ces États continuent à intensifier leurs relations avec leurs nouveaux partenaires, à savoir la Russie, la Chine, l’Iran et la Türkiye", explique Sanwé Médard Kienkou.
"Ces partenaires, poursuit-il, vont continuer à s’engouffrer dans le vide laissé par l’absence de la République française. Sur le plan multilatéral, l’Union européenne maintiendra les relations avec le Burkina Faso en priorisant les questions humanitaires et sociales, tandis que les institutions financières de Bretton Woods, qui n’ont aucun intérêt à se présenter comme partiales, vont maintenir leurs soutiens au Burkina Faso."
La rupture entre Ouagadougou et Paris acte donc à la fois une exaspération diplomatique et une volonté de souveraineté. Elle ouvre aussi un espace à de nouveaux partenaires: Russie, Chine, Iran ou Türkiye.
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