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France-Turquie : il faut rétablir une amitié multiséculaire
M. Recep Tayyip Erdogan a une fois de plus tendu la main à Emmanuel Macron en saluant la défaite des candidats de l'extrême droite à l'élection présidentielle française.
France-Turquie : il faut rétablir une amitié multiséculaire
ermac / Others
11 mai 2022

C’est bien entendu l’hostilité à l’Islam des concurrents de Macron les plus à droite qui a été stigmatisée par le dirigeant turc. Erdogan a ajouté : « Maintenant, nous connaissons bien Macron. Nos relations sont arrivées à un certain point. Par conséquent, la victoire électorale de Macron sera beaucoup plus bénéfique pour les relations Turquie-France ».

Il a révélé que « Juste avant l’élection présidentielle, nous avons eu une entrevue privée avec [Emmanuel Macron], qui a duré environ une heure, lors de la réunion de l’OTAN ». Les deux présidents avaient décidé d'agir ensemble pour secourir les civils bloqués dans la ville de Marioupol. Ils avaient également annoncé un nouveau départ dans les relations stratégiques entre Paris et Ankara. Et le chef de l’Etat turc a conclu qu’il espère « que les résultats de cette élection, se traduiront par une bien meilleure perspective pour les relations entre nos deux pays ».

C’est ce qui s’appelle la politique de la main tendue alors que Macron a pris des positions antiturques sur plusieurs dossiers comme la Libye, la Syrie, la Méditerranée orientale en soutenant la Grèce, oubliant que la Turquie est, avec Paris, la principale puissance de notre Mer commune. Depuis l’élection de Biden aux Etats-Unis, M. Erdogan veut recentrer les relations diplomatiques de son pays vers les Etats européens, d’où son appel à Macron qui avait, contre toute raison, mis en garde sur la chaine de télévision France 5, en mars 2021, contre « les tentatives d’ingérence » de la Turquie dans la prochaine élection présidentielle française de 2022, sans pour autant fermer la porte à une amélioration des relations avec Ankara En effet, Macron avait ajouté, se défendant de toute « animosité à l’égard de la Turquie : « J’ai noté depuis le début de l’année une volonté d’Erdogan de se réengager dans la relation. Je veux croire que c’est possible ». Les thuriféraires d’Emmanuel Macron verront dans ces déclarations un signe de l’habituel double jeu du président.

En tout cas deux facteurs sont indispensables en politique étrangère. Le premier consiste à connaitre l’Histoire. Le second à aimer la France.

Une politique d’amitié multiséculaire

En premier lieu, l’Histoire. Pour ce qui concerne la Turquie, il convient de souligner que la Turquie est l’une des rares nations, avec le Maroc et la Grande- Bretagne, avec qui la France entretient des relations diplomatiques multiséculaires. On sait qu’après la bataille de Pavie, le Roi François 1er sollicitale soutien du Sultan Soliman le Magnifique. En 1536, un Traité d’Alliance fut conclu entre François Ier et Soliman. De 1673-1715, l’alliance franco-ottomane conclue sous le règne de Louis XIV se concrétisa par de multiples avancées. Après les désordres de la période révolutionnaires ( 1792 et années suivantes) l’alliance franco-ottomane fut réactivée par Bonaparte et, de 1852 à1870, Napoléon III relança la politique avec l’Empire ottoman d’Abdülmecid Ier puis d’Abdülaziz. En 1867, le Sultan Abdülaziz effectua ure visite en France à l’occasion de l’Exposition universelle. L’année suivante, l’école impériale de Galatasaray était transformée en Lycée impérial où l’enseignement se fit en français. En 1869, l’Impératrice Eugénie fit une visite de retour au Sultan Abdülaziz à Istanbul.

Le 20 octobre 1921fut signé l’accord d’Ankara au terme duquel la France était la première puissance de l’Entente à reconnaître le gouvernement de la Grande Assemblée Nationale de Turquie, dirigé par son président Mustafa Kemal. La France ouvrait ainsi la voie à la reconnaissance internationale de la Turquie nouvelle. Par le Traité de Lausanne (24 juillet 1923), les Puissances alliées reconnurent la légitimité du gouvernement de Mustafa Kemal.

La visite du Général de Gaulle en Turquie en Octobre 1968 fut un des temps forts de la relation franco-turque. Le Général établit un parallèle entre la situation géographique de la Turquie et celle de la France, deux pays situés sur des zones de contact et d'échanges. Il souligna l'importance stratégique des deux nations, et la responsabilité qui en découle, quant au maintien de leur intégrité et de leur indépendance. Au passage, il condamna le système des blocs divisant l’Europe et le Général répéta son message : à l'intérieur des alliances imposées par les circonstances, l'indépendance de chacun doit être maintenue et affirmée.

Cette visite sera suivie de la visite de François Mitterrand en 1992, de celle de Nicolas Sarkozy en 2011 et de François Hollande en 2014. Si M Erdogan est venu de nombreuses fois en France durant les dernières années (2018, 2015, 2014...), on ne peut que déplorer l’absence du président Macron sur les rives de la rivière Ankara Çay.

Le second point qui doit être souligné, est qu’une diplomatie éclairée repose sur l’amour de la France et non des États-Unis, de l’Allemagne ou de la mythique Union européenne. Elle repose sur le fait qu’un dirigeant digne de ce nom doit toujours choisir la grandeur et l’indépendance de son pays, quoi qu’il en coûte. Cela a été la politique des rois de France et du général de Gaulle durant 1000 ans et il est souhaitable de renouer avec cette tradition.

Pour un nouvel accord d’Ankara

Avec l’Accord d’Ankara de 1921, signé après les tourments de la Première Guerre mondiale, la France et la Turquie avaient renoué le fil de leur amitié multiséculaire. Aujourd’hui, il est évidemment souhaitable que les deux pays réactivent cette alliance utile à la paix et la sécurité en Méditerranée et bénéfique pour les deux nations.

Il est temps que les dirigeants français prennent conscience que tout dans la vie est une question de Volonté et qu’ils sortent d’une sorte de pétainisme prudent pour reprendre la ligne nationale intransigeante du général de Gaulle qui fut véritablement le héros du XXème siècle. Sinon ces dirigeants démontreront qu’ils n’aiment pas la France et lui préfèrent soit la soumission soit des chimères, en tout cas une idéologie du renoncement. C’est au nom de ces principes qu’il est urgent de rétablir une amitié multiséculaire. M. Erdogan tend la main, espérons que M. Macron fasse de même....

Dr Charles Saint-Prot - Directeur général de l’Observatoire d’études géopolitiques

SOURCE:TRT Francais