L’islam est-il incompatible avec la République française ?

La question de la compatibilité de l’islam avec la République française occupe régulièrement le débat public. Au nom de la laïcité, la religion musulmane est accusée d’être incompatible et la liberté de culte des musulmans est remise en question.

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La mosquée de Paris a été la première mosquée construite en France en hommage aux soldats musulamans morts lors de la première guerre mondiale / Reuters

Les discours islamophobes le répètent à l’envie, l’islam ne peut pas s’intégrer au sein de la République. La laïcité, principe fondateur de la République française, rendrait cette compatibilité impossible.

Face à ce discours que la droite et l’extrême droite ont ancré dans l’opinion publique à force de répétitions, la mosquée de Paris a publié le 10 février un guide, intitulé “Musulmans en Occident”, pour adapter le discours religieux musulman à la société et à la culture française, a expliqué le recteur de la mosquée, Hafiz Chems-Eddine.

Ce glossaire de1 000 pages se révèle êtreun guide du bon musulman en France, un ouvrage qui rassemble des conseils pour le musulman en pays laïque. Tout repose sur un pré-requis: un compromis est parfois nécessaire entre le dogme religieux et le cadre républicain. Dans l’ouvrage, 200 notions sont passées en revue et des conseils de conduite sont prodigués au croyant.

“Il faut qu'on explique l'islam à la République et qu'on explique aux musulmans la République” a déclaré le recteur de la mosquée de Paris lors de la publication de ce guide.

Par exemple au sujet du voile, sujet très clivant en France puisqu’il est interdit dans certaines fonctions et qu’il conduit parfois à l’exclusion de professionnelles musulmanes sur le marché de l’emploi, la mosquée de Paris évoque la notion de “daroura” (nécessité) et indique que “lorsqu’une prescription religieuse entraîne un préjudice disproportionné, elle peut être temporairement allégée ou adaptée.” En d’autres termes, ces femmes peuvent enlever leur voile si elles risquent trop en le portant.

Le politologue Haoues Seniguer, professeur des universités en Histoire contemporaine des relations internationales à l'Université Paul-Valéry, à Montpellier 3, analyse l'objectif d'une telle publication pour TRT Français. 

“Une chose est sûre: il ne s'agit en rien “d'une réforme de l'islam”, puisque, dès l'entame de la conférence de presse du recteur Hafiz, il a été question du caractère “immuable” des pratiques cultuelles ou rituelles. C'est une façon de donner un gage d'orthodoxie et d'orthopraxie à ceux qui pourraient en douter parmi les fidèles de l'islam, d'autant plus que ce sont deux institutions conservatrices du monde majoritairement musulman, Al-Azhar, en Égypte, et Al-Zaytouna, en Tunisie, qui ont supervisé le projet et sa réalisation.”

Il faut ajouter que la Grande mosquée de Paris a déjà publié le 29 mars 2017 un texte “de clarification des et devoirs des musulmans français dans leur foi “. La démarche n’est donc pas totalement nouvelle. Le recteur de la Grande mosquée de l’époque, Dalil Boubakeur, abordait déjà les points de friction identifiés dans la société française.

Un régime de suspicion permanent

La suspicion envers l’islam est une constante dans le discours politique français ces dernières années. La montée de l’extrême droite et la banalisation de ses idées entretiennent un climat négatif vis-à-vis de l’islam. Il n’est pas certain que la démarche de la mosquée de Paris puisse dissiper les préjugés antimusulmans.

Pour preuve, le quotidien Le Figaro a publié le 12 février un article sur la publication par la mosquée de Paris de ce guide du musulman et son analyse est loin d’être positive. 

Le journaliste voit dans ce guide “l’influence insidieuse des Frères musulmans” et regrette que le nom de cette confrérie n’apparaisse pas dans le glossaire. C’est pourtant logique puisqu’il s’agit en fait d’un glossaire des pratiques du culte. 


Le Figaro revient sur le rapport sur l’entrisme des Frères musulmans en France présenté par Bruno Retailleau en 2025 et la conclusion du rapport sur une France minée par de l’intérieur par cette organisation qui veut imposer la charia en France. Si Chems-Eddine voulait expliquer l’islam à la République, le journal de droite n’a pas été touché par le message.

Cet article illustre l’approche paranoïaque des médias, des autorités françaises au sujet de la religion musulmane. Ce rapport sur les Frères musulmans a pourtant été très moqué pour ses approximations, ses conclusions sans preuves aux relents complotistes, alors que les Frères musulmans sont un courant ultraminoritaire en France.

Un geste envers les autorités françaises


Dans ce contexte, Haoues Seniguer interprète ainsi la démarche de la mosquée de Paris. “Je pense qu’elle poursuit un double objectif: d'une part, s'affirmer ou se réaffirmer comme institution centrale ou prééminente de l'islam de France, méritant à ce titre tous les égards de la part de l'État et d'être son interlocutrice principale ; et d'autre part, œuvrer à dissiper autant que possible le régime de suspicion qui pèse et s'élargit sur les musulmans de France depuis plusieurs années.”

Mais dans une France frileuse par rapport à l'Islam, les musulmans doivent-ils donner des gages ? Est-ce la bonne stratégie ? Faut-il travailler sur l'acceptation des rites et coutumes liés à la religion ou tempérer leur manifestation ? 


Haoues Seniguer reste toutefois sceptique quant à l’efficacité de la démarche de la Grande Mosquée auprès de ceux qui rejettent la présence de l’islam en France. “Il y a objectivement un contexte d'islamophobie, cette essentialisation négative de l'appartenance individuelle et collective, réelle ou présumée, à l'islam. Pour un ou une islamophobe convaincu(e), la seule voie de sortie possible de la méfiance et de la défiance vis-à-vis de l'islam est, au moins, son invisibilisation dans l'espace public ; au plus, l'abandon de l'islam par les musulmans. Néanmoins, cela ne veut pas dire que les musulmans observants n'ont pas à faire d'efforts pour continuer à avoir une pratique parfaitement respectueuse de la loi, ce qui est, du reste, déjà largement le cas.”


Raphaël Liogier, philosophe professeur des universités à Sciences Po Aix-en-Provence, évacue ce débat sur l’adaptation de l’islam  auprès de TRT Français. “Même dans sa version pure, l’islam est d'emblée adapté à la République”, explique-t-il. “Cela dépend de quelle République on parle. Si on parle de la République de Nicolas Sarkozy, voire pire, de la République de Manuel Valls, une République totalement tordue par les interprétations identitaristes des 20 dernières années, ou si on parle de la République, au sens d'Aristide Briand, qui était le rapporteur général de la loi de 1905. La République au sens des fondateurs réels de la République, c'est la République où chacun peut exprimer sa religiosité, sa foi, ses croyances. Je ne veux pas seulement dire la liberté de conscience, mais aussi la liberté d’exprimer sa religion, y compris dans la rue, dans l’espace public. Et c'est ça la véritable neutralité républicaine”.

L’intolérance au cœur du problème?

Comment les musulmans de France vont-ils recevoir la démarche de la mosquée de Paris? Raphaël Liogier rappelle la multiplicité de la communauté musulmane en France: “ il y a les musulmans marocains, les musulmans chiites, les musulmans turcs…. Ils constituent des groupes spécifiques, mais disons que il y a peut être un point commun dans l'ensemble de ces communautés, c'est qu'ils ne sont pas dupes”. 

Le chercheur reconnaît que ce guide peut aider à alléger la pression qui pèse sur les musulmans de la part des autorités françaises, qui multiplient les fermetures administratives de mosquées ou les procédures envers les écoles musulmanes. Et si le philosophe rappelle que le Coran peut être interprété, qu’un discours “d’adaptation” est possible, il regrette que le débat autour de l’islam ne soit pas assez serein en France pour permettre une réception positive de ce glossaire. 

“Ce qu'on fait sur l'islam depuis quinze ans, c’est envenimer les discussions, en mettant sur le tapis des débats qui n'en sont pas au sein de la communauté musulmane. On va créer un débat et parfois un débat négatif. Je pense au burkini par exemple ou à l'abaya. Pour moi, c'est l'occupation de l'espace cognitif collectif des Français” et cela ne fait pas progresser la tolérance ou l’acceptation de l’islam.

Il faut ajouter que la légitimité de la mosquée de Paris est limitée en France. En effet, seulement une centaine de mosquées lui sont affiliées sur les 2 600 que comptent le pays (selon des évaluations publiées par le ministère de l'Intérieur en 2025).

Selon une récente étude de l’institut de sondage Ifop de novembre 2025, la France compte seulement 7% de musulmans en France en 2025, faisant de l’islam la deuxième religion de France après le catholicisme (43%). On est donc loin du “grand remplacement”, cette théorie agitée par de nombreux élus de droite.
Le sondage affirme également que près d’un musulman sur deux (46%) estime que la loi islamique doit être appliquée dans les pays où ils vivent et parmi eux, 31% estiment qu’ils doivent adapter leurs pratiques religieuses aux règles du pays où ils vivent.