Politique en France: la violence en hausse autour des urnes
Au-delà des résultats des élections municipales de mars, un phénomène inquiétant se profile, la hausse des insultes, menaces. Cette violence a émaillé la campagne de tous les partis mais pourquoi des élections locales déchaînent-elles cette violence?
Après la mort de Quentin Deranque, militant d'extrême droite tabassé à mort à Lyon en février dernier par des membres du mouvement anti-fasciste la Jeune Garde, Isabelle Sommier, professeure de sociologie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (codirectrice de l’ouvrage “Violences politiques en France, de 1986 à nos jours”, Les Presses de Sciences Po en 2021) soulignait dans une tribune du journal Le Monde que les violences politiques augmentent en France.
“Depuis dix ans, les violences politiques connaissent une augmentation significative avec un doublement des agressions, et un nombre d’affrontements multiplié par cinq. Par ailleurs, les coups sont plus sévères, et six morts ont déjà été recensées depuis 2022, toutes dues à des activistes de la droite radicale”.
Ce courant se fait une spécialité des agressions politiques, l'extrême gauche se spécialisant plutôt dans les affrontements avec les forces de l’ordre, explique la sociologue. Les violences ne sont pas non plus le seul fait des extrêmes ou de groupes ultra.
Ainsi à Vitry, près de Paris, le candidat divers gauche Hocine Tmimi est accusé d’avoir été violent verbalement envers un membre de l’équipe sortante. Dans la très bourgeoise commune d’Arcachon dans le sud-ouest, le maire sortant LR, réélu, a été filmé insultant un opposant politique écologiste. Yves Foulon, n’a pas hésité à menacer son concurrent: "Si je pouvais vous coincer derrière les poubelles, ça me ferait plaisir de vous mettre une branlée", a-t-il lancé. Les insultes se sont ensuite enchaînées, d'"e**ulé" à "fils de p*te". "Vous ne pouvez pas parler comme ça, Monsieur le maire", avait, alors, rétorqué Vital Baude.
Des candidats demandent une protection policière
Est-ce là un folklore électoral systématique dans le stress et l’excitation d’une campagne parfois dure ? La tension est telle que certains élus ont demandé une protection policière. Cela a été le cas de quatre têtes de liste durant la campagne dans le Val-de-Marne ; 4 sur 191 dans un contexte marqué par au moins 82 plaintes, rapporte le journal Le Parisien.
Dimanche 22 mars, lors des résultats du second tour, on a vu des maires battus se faire huer comme à Vaux-en-Velin près de Lyon, ou au Blanc-Mesnil.
Jean-Yves Camus, journaliste et politologue, minimise la portée de ces tensions. “Les campagnes municipales de Clochemerle, on connaît ça depuis des lustres. Les campagnes électorales très tendues, on a connu ça aussi dans les années 80, notamment lorsque le parti communiste gérait encore une bonne partie des villes autour de Paris, ce qu'on appelait à l'époque la ceinture rouge. Les affrontements entre la droite et le parti communiste étaient assez musclés. La droite avait des méthodes qui étaient souvent d'aller, passez-moi l'expression, à la castagne”.
En revanche, Isabelle Sommier estime que l’augmentation des violences a tout à voir avec la situation politique en France. “La polarisation croissante de la vie politique de notre pays, l’éclatement du système partisan et la brutalisation des discours ont conduit à des tensions de plus en plus vives entre adversaires politiques, que ce soit dans l’Hémicycle, dans la rue ou, bien évidemment, dans les meetings et événements politiques,” confie-t-elle au journal le Monde.
Elle rappelle ainsi que l'arrivée d’Eric Zemmour sur la scène politique s’est accompagnée d’une aggravation des violences. Elle cite le passage à tabac, en 2022, de militants de SOS Racisme par des membres des Zouaves de Paris, un groupe identitaire d’ultra-droite lors d’un meeting de Zemmour à Villepinte.
Les racines de la violence politique
Au-delà d’une approche comptable, Luc Rouban a essayé d’identifier les racines de cette violence. La crise des Gilets jaunes en 2018 a semble-t-il été un tournant. Dans son ouvrage “Les racines sociales de la violence politique” ( Editions de l’Aube, 2024), il explique que la violence a changé de forme. Il n'y a pas forcément de projet politique sous-jacent, les mobilisations sont spontanées et dirigées contre des symboles de l’autorité.
Cette violence n’a pas non plus une origine sociale unique, elle n’est pas l’exclusivité de couches populaires déshéritées ou malmenées par la désindustrialisation. “Désormais, on se retrouve soit devant des rassemblements momentanés pour attaquer un commissariat, soit devant des diplômés ou des seniors qui lancent des projectiles contre les forces de l’ordre et sont incapables d’expliquer leur geste devant le juge”, déclare-t-il au magazine Cogito.
Dans son livre, il indique que la violence est liée à la crise sociopolitique que vit la France, affirmant que le mythe de la République unificatrice ne fait plus recette. En effet, Rouban évoque une “crise de lucidité” sur le fonctionnement réel de la société française, sur “l’artificialisation de la République et la fin de son mythe unificateur”.
Le sentiment de déclassement - qui touche aussi bien les banlieues populaires que les zones rurales- et le regard critique sur une méritocratie républicaine qui ne fonctionne plus constituent un terreau favorable à des éruptions verbales ou physiques de colère.
L’auteur conclut ainsi son propos: “les enquêtes montrent que la démocratie participative ne fonctionne réellement bien que dans les pays où la démocratie représentative fonctionne elle aussi, ce qui n’est pas vraiment le cas de la France”.
Les fake news racistes durant les municipales
Jean-Yves Camus, pour sa part, pointe tout de même du doigt le changement important qui s’est opéré dans les campagnes électorales ces dernières années: “Aujourd'hui, on ne colle plus d'affiches dans une campagne électorale. On tracte de moins en moins. On ne fait pratiquement plus de réunions publiques. Tout se passe sur les réseaux sociaux. La campagne se fait sur les réseaux, très vite, elle dégénère car les plateformes ne sont pas modérées“.
Mais ces réseaux sociaux ne seraient-il pas uniquement les symptômes de la maladie politique française ? Et que dire de ce qu’ont subi les maires nouvellement élus issus de l’immigration ? Le nouveau maire de Saint-Denis a eu droit à toutes les variantes possibles du discours raciste cherchant à le décrédibiliser ou l’affaiblir. Le journal d’extrême droite Frontières a même insinué qu’il avait déclaré au soir de son élection que Saint-Denis était “la ville des Noirs”, alors qu’il a prononcé “la ville des Rois”, la basilique de Saint-Denis étant sous la royauté, la nécropole des souverains.
Un maire noir qui dirige une ville de plus de 100 000 habitants en France semble encore être source de surprise ou de rejet par une partie de la population. Bally Bagayoko, l’élu de Saint-Denis a porté plainte contre CNews et organisé une grande manifestation à Saint-Denis le 4 avril courant pour dénoncer le racisme. Tous les maires noirs élus en 2026 y étaient présents car ils ont tous subi des menaces et des insultes.
Jean-Yves Camus indique que la campagne des municipales de mars 2026 se singularise par l’arrivée sur le devant de la scène de maires, Français, mais candidats issus de l’immigration. Le phénomène n’est pas nouveau. Néanmoins, il y a eu une volonté par La France insoumise de mettre en avant ces personnalités locales pour relancer la participation citoyenne.
“Ils sont citoyens français, ils sont ici, ils arrivent à l'âge de s'engager en politique, donc jusque-là, tout devrait être parfaitement normal. Sauf que naturellement, le racisme n'a pas disparu dans ce pays et pas uniquement à droite. Par ailleurs, la manière dont Jean-Luc Mélenchon (patron de LFI) a appréhendé les choses n'est peut-être pas la meilleure”. Jean-Luc Mélenchon a, au soir du second tour, salué l’émergence de la “nouvelle France” pour saluer l'élection de nombreux maires issus de l’immigration.
Cette expression a mobilisé les médias car la stratégie de LFI qui désigne une France jeune, urbaine, métissée et populaire, et souhaite s’appuyer sur ces quartiers pour la présidentielle de 2027 bouscule l’image d’une France blanche et chrétienne qu’affectionne la droite. La “Nouvelle France” est décoloniale et anti-raciste et elle veut s’opposer au discours de l’extrême droite qui dénonce un “grand remplacement” qui serait un danger pour la République française.
Et la réaction de Bruno Retailleau, président du parti Les Républicains, est sans surprise un rejet de ce modèle. N’a-t-il pas annoncé vendredi 3 avril vouloir créer un observatoire des mairies tenues par LFI ? Selon les mots du chef de file des Républicains, cette instance vise à documenter et "nourrir des preuves à travers les déclarations, les méthodes et les pratiques" des municipalités LFI. Il y a donc un soupçon de dérive alors que ces maires ont été élus avec souvent de larges avances sur leurs adversaires.