Le 30 septembre, Sébastien Lecornu doit présenter en Conseil des ministres le projet de loi de finances 2027, le dernier avant l'élection présidentielle. Sur le papier, l'exercice ressemble à tous les précédents depuis la dissolution de 2024 : un gouvernement sans majorité, une Assemblée fragmentée en trois blocs irréconciliables et la perspective, déjà presque banalisée, d'un recours à l'article 49.3. Sur le fond, pourtant, quelque chose a changé : même dans les rangs du pouvoir, plus personne ne feint de croire que ce budget porte un projet.
Un budget sans "éléments structurants"
Au micro de TRT Français, l'économiste Henri Sterdyniak, figure de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), dresse un constat sans détour. Interrogé sur les grands axes du texte préparé par Matignon, il tranche : "il n'y en a pas." Selon lui, "L'exécutif n'est plus en mesure de porter un cap – soutenir les entreprises, réduire la pauvreté ou toute autre ambition de fond – mais seulement de réussir à trouver une trentaine de milliards sans casser la compétitivité des entreprises ni s'aliéner une majorité déjà introuvable." Pour l'expert, cela sera donc un budget de gestion de crise, pas un budget de projet.
Le chiffre autour duquel s'organise tout l'exercice est connu depuis la mi-août : Matignon vise un déficit public proche de 4,9 % du PIB en 2027, contre environ 5 % attendu pour 2026. C'est une inflexion nette par rapport à la trajectoire qui devait ramener les comptes publics sous les 3 % du PIB dès 2029, objectif européen que plus personne, à Bercy, ne présente sérieusement comme atteignable dans les délais. Les quatre économistes mandatés au printemps par le ministère des Finances jugent ce seuil de 4,9 % réaliste, mais à la condition d'efforts d'ajustement immédiats ; une manière polie de dire que des coupes claires sont nécessaires.
La France au bord de la faillite ?
C'est précisément ce point que Sterdyniak juge le plus alarmant : non pas le niveau du déficit dans l'absolu, mais sa répétition. "Voter un déficit à cinq points, ce n'est pas grave. Le problème n'est pas d'en voter un, c'est d'en voter trois de suite", explique-t-il. Année après année, le scénario est le même : on promet 3,8 %, on annonce ensuite qu'on fera "quatre", et l'on referme les comptes à cinq. En 2027, prévient l'économiste, la France s'apprête selon lui à rejouer cette partition alors qu'elle s'était engagée auprès de Bruxelles sur 3,8 %. Un nouvel écart au dogme budgétaire européen qui s'ajoute à la liste déjà longue des engagements non tenus.
L'addition, dit-il, est connue entre vieillissement démographique, remontée des dépenses militaires, charge de la dette qui grimpe avec la hausse des taux et dépenses de santé. Au total, une quarantaine à quatre-vingt-dix milliards d'euros sont à trouver selon ses estimations, sans qu'aucun gouvernement n'ose présenter le plan pluriannuel qui permettrait d'y répondre autrement qu'à coups de rabot annuel. "Il faudrait avoir un plan", résume-t-il, "sinon les gens se disent que c'est un pays de fous engagé dans une croissance exponentielle de la dette."
Le terrain, de fait, ne s'y prête guère. Entre une croissance révisée à la baisse sous l'effet des vagues de chaleur estivales et l'explosion des dépenses d'urgence, le déficit 2026 lui-même s'annonce plus dégradé que prévu, tandis que l'Insee a confirmé une croissance nulle au deuxième trimestre. L'agence Fitch a certes maintenu, fin août, la note souveraine française à "A+" avec perspective stable, mais en saluant surtout la "résilience" d'une économie dont le déficit prévisionnel a lui-même été relevé à 5,2 % pour 2026. Un satisfecit en trompe-l'œil, qui n'efface pas l'avertissement répété du gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, pour qui il serait "préférable" que le déficit ne dépasse pas 4,8 %.
Retraites : la piste qu'on ose à peine formuler
Interrogé sur ce qu'il faudrait faire, Sterdyniak ne s'embarrasse pas de précautions oratoires : "il faut s'attaquer aux niches fiscales" et, dit-il en confidence à peine feinte, "désindexer un peu les retraites". C'est très exactement la ligne de fracture qui traverse déjà la majorité relative du bloc central. Le ministre de l'Économie Roland Lescure a évoqué un gel partiel des pensions des retraités les plus aisés pour renflouer les caisses de l'État. Une piste qui a immédiatement suscité l'opposition publique de Thierry Breton, ancien commissaire européen, hostile à toute réduction du montant des pensions. Entre ces deux lignes, Lecornu n'a pour l'instant tranché ni sur les retraites ni sur les dépenses de santé, se contentant de promettre des "économies structurelles" dont le contenu reste, à ce stade, largement virtuel.
Une gauche qui ne fera pas de cadeau
Du côté de l'opposition, le ton est donné avant même l'ouverture des débats. Premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure a jugé fin août que "le suspense est faible, pour ne pas dire inexistant" et qu'il ne voit "pas comment Gabriel Attal et Édouard Philippe se mettraient cette année à chercher le moindre compromis avec la gauche", à quelques mois de la présidentielle.
Gabriel Attal, président du groupe Ensemble pour la République à l'Assemblée nationale, et Édouard Philippe, président du parti Horizons, sont tous deux candidats à l’élection présidentielle de 2027. Sa conclusion est sans appel : si le budget final "ressemble aux programmes d'Attal et Philippe, nous n'aurons pas d'autre réponse que la censure." Le PS a présenté son propre contre-budget lors de son université d'été à Blois, un texte que Matignon espère, sans trop y croire, pouvoir récupérer en partie pour s'assurer la neutralité bienveillante du groupe socialiste, seule planche de salut d'un gouvernement dépourvu de majorité à l'Assemblée.
Difficile, dans ce contexte, de ne pas lire le budget 2027 comme le miroir grossissant d'un quinquennat qui s'achève dans l'improvisation. Interrogé sur le bilan économique du macronisme, Henri Sterdyniak parle d'un "semi-échec" : la baisse du chômage, réelle, doit beaucoup à l'essor de l'apprentissage et à la multiplication d'emplois de service mal rémunérés, un chômage en trompe-l'œil plus qu'une réussite structurelle.
Le tissu productif reste peu dynamique, les grands groupes continuent de privilégier l'investissement à l'étranger et l'absence chronique de politique industrielle, que l'économiste appelle de ses vœux, qu'il s'agisse d'intelligence artificielle, de défense, de santé ou d'agroalimentaire — n'a jamais trouvé de traduction budgétaire à la hauteur des éditos qui l'annonçaient. Le verdict, prononcé sans emphase, résume à lui seul l'ambiance de cette rentrée : Emmanuel Macron, selon lui, "termine son quinquennat de façon un peu lamentable, parce qu'il est resté une année de trop, voire plus."
Reste la question posée à tous les candidats qui s'annoncent déjà pour 2027 — de Jordan Bardella à Jean-Luc Mélenchon en passant par les prétendants du bloc central : qui, après Lecornu, osera présenter le plan de redressement que ce budget-tampon ne fait, une fois de plus, que reporter ?

























