France Algérie: le Grand pardon ?
FRANCE
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France Algérie: le Grand pardon ?Visites officielles relancées, canaux diplomatiques rétablis, ton apaisé entre les deux capitales : après trois ans de tensions, Paris et Alger semblent avoir choisi, prudemment, de tourner la page.
Gérald Darmanin accueilli par son homologue algérien Lotfi Boudjemaa, à droite, à Alger, en Algérie, le lundi 18 mai 2026.

Trois ans de crises, d’ultimatums et de récriminations télévisées. Trois ans pendant lesquels la relation franco-algérienne a été confisquée par les surenchères de plateaux, les agendas électoraux et les postures de ministres plus soucieux de leur audience sur CNews que des intérêts stratégiques de la France. Puis, comme si une main invisible avait enfin desserré l’étau, les signaux diplomatiques ont commencé à se multiplier, discrets, mais lisibles. Un déplacement à Alger. Des canaux rétablis. Un ton différent. Le dégel franco-algérien est-il enfin en marche, ou ne s’agit-il, une fois encore, que d’une embellie de façade ?

Pour Badis Khenissa, analyste politique algérien et candidat aux prochaines élections législatives algériennes du 2 juillet 2026 pour représenter la communauté algérienne établie en France, la réponse tient moins à un renversement d’alliance qu’à un retour au fondement même de toute diplomatie : le respect. “L’Algérie n’a pas imposé un rapport de force, elle a imposé un rapport de respect, un respect mutuel, confie-t-il dans une interview accordée à TRT Français. Comme toute diplomatie qui se respecte, on se doit d’avoir des échanges respectueux, d’État à État, et non pas de plateau télé où des experts politiques deviennent des procureurs ou des diplomates.” 

La diplomatie confisquée

Le voyage à Alger du ministre français de la Justice, Gérald Darmanin, figure inattendue de ce réchauffement, a cristallisé l’attention. L’ancien ministre de l’Intérieur, longtemps associé à une ligne ferme sur l’immigration, s’est rendu dans la capitale algérienne dans un cadre discret mais symboliquement fort. Une visite qui, pour Khenissa, illustre à la fois l’urgence de la normalisation et l’hypocrisie d’un système qui a longtemps instrumenté l’Algérie avant de se souvenir qu’elle était indispensable. “Darmanin lui-même a reconnu que les Jeux olympiques de Paris ont été en grande partie sécurisés grâce à la coopération de l’Algérie, rappelle l’analyste. L’Algérie est indispensable, pour peu qu’on comprenne quels sont les canaux adéquats pour dialoguer avec elle.”

Ce que Khenissa appelle la “prise d’otage de la diplomatie française” trouve une illustration concrète dans l’épisode de la reconnaissance de la “marocainété” du Sahara occidental. La décision prise sous Emmanuel Macron en 2024 et qui a constitué, selon lui, “le point de départ de toute la crise”. 

L’historien Benjamin Stora a souvent insisté sur ce point structurel : la relation franco-algérienne est unique en ce qu’elle demeure saturée par l’histoire coloniale, et que toute tentative de normalisation se heurte à des résistances qui ne sont pas seulement diplomatiques, mais mémorielles et identitaires. La France et l’Algérie sont, selon lui, condamnées à se comprendre à condition que les deux parties acceptent de regarder cette histoire en face, sans esquive ni instrumentalisation.

La France des nostalgiques de l’OAS

C’est précisément là que le bât blesse. Car à chaque tentative de rapprochement répond, côté français, un chœur familier de voix indignées. La droite et l’extrême droite françaises ont fait de l’Algérie leur fonds de commerce électoral favori, un répertoire d’indignations prêtes à l’emploi, nourri par une algérophobie obsessionnelle que les nostalgiques de l’Algérie française entretiennent avec un soin jaloux. Khenissa ne mâche pas ses mots pour décrire ce camp : “Il y a une France hostile, néocolonialiste, qui voit l’Algérie avec le prisme d’une ancienne colonie. Cette France hostile - descendante de l’OAS - voit dans tout réchauffement un risque majeur pour son propre programme. Parce qu’ils n’ont pas de programme, si ce n’est l’Algérie. L’Algérie est devenue purement un fonds de commerce électoral.”

Ce constat est brutal. Il est aussi, au regard de la séquence des dernières années, difficile à réfuter. L’ère Bruno Retailleau à la Place Beauvau a incarné ce moment de paroxysme, où la politique migratoire française à l’égard des ressortissants algériens a été délibérément utilisée comme outil de pression et de provocation — avec une rhétorique de comptoir qui visait moins à résoudre des problèmes concrets qu’à alimenter un électorat. “Le passage de Retailleau à l’Intérieur a été désavoué par ses propres successeurs, notamment Laurent Nunez, qui lui s’inscrit dans une démarche de construction”, note Khenissa, comme pour signaler que la France officielle commence à mesurer le coût de ces années d’arrogance.

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L’ombre d’un journaliste emprisonné 

Mais le dégel, pour être crédible, ne peut faire l’impasse sur ce qui le trouble profondément. Le cas de Christophe Gleizes, journaliste français emprisonné en Algérie, plane sur ce rapprochement comme une hypothèque diplomatique. La question reste entière, et l’absence de réponse publique de Paris à ce sujet illustre, une fois encore, les ambiguïtés d’une diplomatie qui avance à pas comptés, craignant de froisser ce qu’elle espère reconstruire. 

Ce qui est nouveau, pourtant, c’est le ton. Khenissa est formel : “C’est un retour prudent. On ne peut pas faire de la diplomatie à travers des slogans de plateau, des slogans électoraux. Il faut que la diplomatie française comprenne qu’il y a aujourd’hui un dialogue d’État à État, d’homologue à homologue et non plus de plateau télé, notamment du groupe Bolloré, qui impose une direction contraire aux intérêts d’abord de la France et des Français”. L’allusion au rôle de CNews et de la galaxie médiatique du milliardaire breton dans l’empoisonnement du débat franco-algérien est explicite et mérite d’être prise au sérieux.

L’Algérie, de son côté, ne s’est pas contentée d’attendre. Elle a continué à diversifier ses alliances vers la Russie, la Chine, la Türkiye sans jamais fermer définitivement la porte à Paris, mais en faisant sentir à la France le prix de sa marginalisation. “L’Algérie continue à diversifier ses alliances stratégiques avec intelligence, une diversification géographique”, résume Khenissa.

Le dégel franco-algérien est donc en cours : lent, prudent, contraint. Il sera mesuré non pas à l’aune des voyages officiels ou des communiqués, mais à celle des gestes concrets : le sort de Christophe Gleizes, la reprise réelle de la coopération consulaire, et la capacité de Paris à tenir ses interlocuteurs algériens à l’abri des humeurs de la droite identitaire. Reste à savoir si la France a enfin tiré les leçons de quatre ans de crises à répétition ou si le prochain dérapage de plateau n’est déjà qu’une question de semaines.

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SOURCE:TRT Français