FRANCE
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Municipales: quand la campagne électorale rime avec racisme décomplexé
Les attaques racistes ne cessent de se multiplier pendant la campagne des municipales, alors que de plus en plus de candidats sont issus de l’immigration. La classe politique reste largement silencieuse face à ces dérives.
Municipales: quand la campagne électorale rime avec racisme décomplexé
Sarah Fraincart est candidate LFI dans la ville de Troyes dans l'Aube (Est de la France) / Others
il y a 2 heures

 Mardi 10 mars, le candidat de La France insoumise (LFI) à Marseille, Sébastien Delogu, a déposé plainte pour des "faits de diffamation par voie électronique". De fausses informations ont en effet circulé à son sujet et il soupçonne une ingérence étrangère, peut-être en raison de sa défense de la cause palestinienne. C’est le dernier épisode d’une campagne électorale qui a été ponctuée de témoignages de candidats qui racontent les injures, les menaces subies. Certains ont renoncé à se présenter, d’autres choisissent de dénoncer. 


Ce qui apparaît au fil des semaines de campagne, c’est la multiplication des attaques et des insultes racistes. Le ton est toujours aussi littéraire: “On est en France ou quoi?”, “C’est quoi ces noms?”. Parfois, cela peut aller jusqu’à la menace de mort comme pour la candidate LFI à Strasbourg vendredi 6 mars. Jamila Haddoum a été menacée de mort au couteau et insultée alors qu’elle collait des affiches avec ses deux fils adolescents. Une enquête a été ouverte après un dépôt de plainte et un homme arrêté. Le 10 mars, il a été déféré devant le parquet de Strasbourg pour menaces de mort matérialisées par un objet contre une militante de La France insoumise. 

Samedi 7 mars, lors d’un tractage à Marseille, Hanifa Taguelmit, une colistière du maire sortant divers gauche Benoît Payan, dit avoir été la cible d’insultes racistes de la part de plusieurs militants du Rassemblement national (RN) ce que la cellule locale du partidément. 

Mercredi 4 mars, la liste LFI à Clermont-Ferrand, Marianne Maximi a porté plainte après avoir été poussée violemment sur un marché par un homme désigné comme un électeur du RN. 

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Le même jour, le numéro 3 de la liste sans étiquette “Angers 2026” a été violemment agressé alors qu’il collait des affiches, sous les yeux de son jeune fils. 

Yassine Zeghli à Argenteuil a reçu un tombereau d’insultes lors de l’annonce de sa candidature. À Mantes-la-Ville, dans le département des Yvelines, le candidat divers gauche Nazim Bekhti, soutenu par le PS, le PCF et LFI, a été agressé en marge de la campagne. 

La liste est sans fin. Chaque jour, des entrefilets s’ajoutent aux faits divers de la veille et la campagne électorale des municipales ressemble de plus en plus à un défouloir sans limites. Lors de sa dernière réunion publique avant le premier tour, lundi 9 mars, Sarah Fraincart, franco-marocaine candidate LFI à Troyes dans l’Aube, ville du Républicain François Baroin, est revenue sur les épisodes qui ont ponctué sa campagne. Elle a dénoncé sur les réseaux sociaux les insultes reçues en raison de sa double nationalité franco-marocaine et de sa participation aux JO sous les couleurs du Maroc.en 2020.

 “Combien de messages racistes j’ai reçu après l’annonce de ma candidature? Encore aujourd’hui, une jeune femme maghrébine qui s’investit en politique… pour certains, je ne suis pas assez française. Le racisme est décomplexé, violent et dangereux mais je suis déterminée.” En conclusion de son allocution, elle a promis à ses électeurs que si elle remportait l’élection, la municipalité mettrait en place des actions contre le racisme.

Un racisme décomplexé 

On pourrait déduire de ces quelques exemples, qu’ils s’expliquent par de fortes tensions extrême gauche-extrême droite, par une poussée de fièvre électorale entre deux partis que tout oppose. Le phénomène est en fait beaucoup plus large et sournois. Le vrai problème semble bien être la présence sur les listes de candidats racisés, identifiables par leur noms ou leur apparence.

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Ainsi à Reims, le candidat Sébastien Mura (ex-LFI) a officialisé sa candidature le 10 février 2026 sur une liste de gauche indépendante “Nous, c‘est Reims”. Il raconte à France 3 Champagne-Ardennes l’avalanche d’attaques qui ont visé ses candidats. "Ce n’est pas un petit peu de haine, c’est un déchaînement", raconte encore le candidat, abasourdi.

Lorsque les noms des 61 colistières et colistiers ont été publiés sur Facebook fin février, les commentaires sont repartis de plus belle. Ses colistiers sont issus principalement des quartiers populaires de Reims et beaucoup sont issus de l’immigration.

La montée en puissance dans les urnes du Rassemblement national explique-t-elle ce racisme décomplexé qui relève du pénal, faut-il le rappeler? Le RN et la France insoumise ont également décidé de travailler à s’implanter localement, alors qu’ils se concentraient auparavant sur les élections nationales. Pour les élections municipales du 15 et 22 mars prochain, les deux partis ont multiplié les listes. 

Silence des élites politiques

Fouad Nasri, politologue, chercheur associé au centre Max Weber à l'université de Lyon, admet que ce changement de stratégie a pu avoir un impact: “Cette élection a été marquée par un changement de stratégie pour LFI qui a consisté à mettre en place des listes sur tout le territoire, à construire une stratégie politique avec un programme mais également à essayer de d'approfondir les relations que le parti a avec des groupes militants plutôt centrés dans les quartiers populaires.” 

À l’arrivée, les listes présentent un nombre important de candidats issus de l’immigration, ce qui semble bousculer certains. “Mais d'une certaine manière, cette présence témoigne aussi de leur visibilité plus marquée dans la société, effectivement à des postes plus importants, mais également à des formes de promotion sociale, c'est à dire qu’ils appartiennent davantage qu'auparavant aux classes moyennes ou aux classes supérieures, c'est-à-dire aux groupes sociaux qui sont plus engagés dans le bénévolat, engagés dans l'action politique”, ajoute le politologue.

Ce racisme qui envahit les réseaux sociaux

La violence verbale durant les campagnes électorales est un vieux démon qui resurgit à chaque rendez-vous démocratique et les réseaux sociaux amplifient probablement le phénomène. Est-ce la seule raison de cette flambée de commentaires haineux? Fouad Nasri réfute cette analyse. Pour lui, “ce type de commentaires n’est pas conjoncturel, c’est toujours là et cela réapparaît lors d’événements non politiques comme un match de foot, un poster avec une femme voilée“.

Que dire alors de la campagne électorale actuelle? Le politologue s’interroge sur le silence des élites politiques, ministres ou chefs de partis devant la multiplication des insultes ou attaques racistes.”Ce qui est assez notable, c'est que finalement ça n'a pas fait énormément de bruit, ça n'a pas été particulièrement relégué au niveau politique. Il y a libération de la parole raciste, c'est une chose, mais ce qu'on observe aussi, c'est qu'il y a une absence de la parole publique sur ce thème, l'absence de discours sur ces attaques. Et la parole raciste est rendue possible par l'absence ou en tout cas la faiblesse, la timidité des réactions politiques contre ce type de comportements. On est également dans une séquence qui est assez particulière de ce point de vue-là.” 

Le silence des élites politiques, le manque de rappels à l’ordre par de grandes figures politiques ressemblent à un acquiescement tacite, il rend surtout la dénonciation plus difficile pour les victimes, regrette le chercheur.

S’il y a plus de candidats racisés sur les listes électorales, il y a peu d’élus racisés, aujourd’hui, l’élu est encore en majorité un homme blanc. Le collectif “Démocratiser la politique” met en évidence la faible représentation des classes populaires dans toutes les instances élues et revendique une “parité sociale” à l’image de la loi sur la parité hommes femmes votée en 2000.

La Seine-Saint-Denis, territoire populaire et d’immigration, ne comptait qu’un maire issu de l’immigration en 2014. En 2020, ils étaient sept dans ce département où 64% de la population est issue de l’immigration.