Une troisième canicule touche actuellement la France. Soixante-douze départements sont placés ce jeudi en vigilance canicule. Celle de juin est qualifiée d’historique en Europe: les températures enregistrées ont été les plus élevées jamais relevées sur le continent. Des records absolus de température ont été battus en Allemagne, en Pologne, en Slovaquie, en République tchèque et en Hongrie, ainsi que, pour un mois de juin, au Royaume-Uni et en Suisse.
Les températures maximales ont dépassé 30 °C pour environ 260 millions d’habitants en Europe (hors Türkiye), selon des calculs de l’AFP réalisés à partir des prévisions du service météorologique allemand et des projections de population pour 2025 du Joint Research Centre. L’Europe du Sud est la première concernée, mais une large partie de l’Europe centrale et orientale est également touchée, notamment la Hongrie, qui a enregistré mardi un nouveau record de température à 42 °C, dépassant le précédent record de 41,9 °C établi en 2007.
Cette vague de chaleur est la plus sévère jamais mesurée en Europe et aurait été quasiment impossible au mois de juin sans le changement climatique, selon les climatologues du World Weather Attribution.
Sonia Seneviratne, climatologue, professeure à l’École polytechnique fédérale de Zurich et vice-présidente du groupe I du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), estime que cette succession de pics de chaleur correspond à ce que prévoyaient les scientifiques.
“Ces événements deviennent de plus en plus fréquents et de plus en plus intenses. Et cela correspond exactement à l’évolution des modèles climatiques du fait de la combustion croissante des énergies fossiles. Plus il y a de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, plus les températures augmentent. On s’attend à ce que cela continue à empirer, à moins qu’il y ait une diminution très forte des émissions dans les années qui viennent. Dans le meilleur des cas, on pourrait peut-être stabiliser le réchauffement climatique autour des conditions actuelles.”
Il n’y aura donc pas de retour en arrière : les canicules feront désormais partie du paysage de nos printemps et de nos étés européens. Les engagements pris lors de l’Accord de Paris sont largement restés lettre morte, les actions prises sont insuffisantes. Les États européens ont investi, mais les énergies fossiles demeurent la principale source d’énergie.
“Oui, il y a eu un certain nombre d’efforts, mais malgré tout, on est très loin des engagements que les pays ont pris dans l’Accord de Paris. La plupart des pays du monde se sont engagés à limiter le réchauffement climatique à moins de deux degrés, et si possible à 1,5 degré. Or, nous sommes en train d’atteindre ce seuil de 1,5 degré. Avec le niveau actuel des émissions, on s’attend à un réchauffement global d’environ trois degrés.”
L’Europe se réchauffe plus vite que le reste du monde
L’Europe connaît un réchauffement climatique plus rapide que les autres continents. Plusieurs phénomènes se combinent dans ce que les climatologues appellent des boucles de rétroaction.
L’augmentation des températures assèche les sols. En parallèle, les volumes de neige et de glace diminuent en montagne. Les glaciers suisses, par exemple, ont déjà perdu toute la neige accumulée cet hiver. Les surfaces rocheuses désormais découvertes absorbent davantage le rayonnement solaire. À cela s’ajoutent les émissions de gaz à effet de serre, la pollution locale par les particules et une circulation atmosphérique marquée par des anticyclones récurrents. Tous ces facteurs se renforcent mutuellement et accélèrent le réchauffement du continent européen.
François Gemenne, chercheur et politologue belge, spécialiste du changement climatique, des migrations environnementales et de la gouvernance du climat, est coauteur des travaux du GIEC et directeur de l’Observatoire Défense et Climat.
Depuis plusieurs semaines, il appelle les gouvernements à accélérer leur adaptation aux conséquences du réchauffement.
Des pays européens dans le déni ?
Le scientifique n’exclut pas le recours à la climatisation, qu’il considère comme un mal nécessaire. Il rappelle également plusieurs solutions simples d’adaptation: peindre les toits en blanc comme les toits de Paris jugée l’une des villes les moins préparées au réchauffement, utiliser des matériaux clairs afin de réfléchir la chaleur plutôt que de l’absorber, dépaver les sols, retirer le macadam ou encore végétaliser les rues afin de rendre les cités plus vivables.
La mortalité en juin à Paris a été l’une des plus élevées de France. Début juillet, Santé publique France indiquait que le nombre de décès avait augmenté de près de 30 % dans le pays et de plus de 62 % en région parisienne.
Au-delà de l’adaptation, les experts rappellent qu’il reste indispensable de limiter le réchauffement climatique. Mais décarboner l’économie exige des investissements considérables, notamment dans l’industrie, et suppose un abandon progressif des énergies fossiles. L’Europe est encore loin d’atteindre cet objectif, malgré certains progrès.
Le Pacte vert pour l’Europe, lancé par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen en 2019, visait une réduction d’au moins 50 % des émissions d’ici à 2030, avec un objectif de neutralité climatique en 2050. Les pressions exercées par certains secteurs agricoles et industriels, notamment l’industrie automobile, ont conduit à un assouplissement de plusieurs mesures.
La scientifique suisse rappelle que ces scénarios climatiques étaient connus de longue date. Ils ont été présentés, publiés et validés par les États avant leur publication officielle. Pourtant, ces dernières années, de nombreux pays européens ont fait le choix de fortement augmenter leurs budgets militaires, au détriment des investissements écologiques.
L’Allemagne, par exemple, a approuvé le 6 juillet son projet de budget fédéral pour 2027, privilégiant une hausse des dépenses de défense afin de répondre aux nouveaux objectifs de l’OTAN. Depuis l’arrivée au pouvoir du chancelier Friedrich Merz, les questions écologiques ne constituent plus une priorité. En février 2026, Berlin a ainsi abandonné sa loi controversée imposant des systèmes de chauffage décarbonés.
Des investissements souvent limités à certains secteurs
Sonia Seneviratne nuance toutefois ce constat. “L’Europe a sans doute fait davantage d’efforts que d’autres régions, mais ces efforts sont restés concentrés sur certains secteurs. La Norvège, par exemple, est très en avance sur les voitures électriques, qui représentent plus de 90 % des nouvelles immatriculations. Mais c’est aussi un pays qui continue d’extraire beaucoup de pétrole.”
Elle cite également l’Allemagne, engagée depuis longtemps dans la transition écologique mais qui continue de produire une partie importante de son électricité en brûlant du charbon.
Le gouvernement français est lui aussi critiqué pour sa gestion des canicules. L’opposition dénonce une “impréparation”, tandis que l’exécutif met en avant ses différents plans climatiques. Reste que nombre de ces dispositifs ont vu leurs ambitions revues à la baisse ces dernières années, crise budgétaire oblige.
Le Fonds vert, créé en 2023 pour accompagner les collectivités territoriales dans leurs investissements en faveur de la transition écologique et préparer une France à +4 °C en 2100, a permis de financer 25 000 projets en trois ans. Mais son budget est passé de 2,5 milliards d’euros en 2024 à 1,15 milliard en 2025, puis à 837 millions d’euros dans le projet de loi de finances pour 2026.
À titre de comparaison, le rapport Pisani-Mahfouz, publié en 2023, estimait que la France devait consacrer en moyenne 66 milliards d’euros nets par an à la transition écologique entre 2023 et 2030.
François Gemenne fait une sorte de mea culpa en tant que scientifique. Les scientifiques doivent mieux communiquer. Selon lui, le changement climatique n’a pas été suffisamment présenté comme un enjeu de santé publique.
“Quand les députés réduisent les budgets consacrés à la rénovation des logements ou reviennent sur des normes environnementales, ils le font parce qu’ils pensent que ce n’est pas important”, écrit-il sur ses réseaux sociaux.
Il estime également que la communication centrée sur les températures moyennes a pu induire le public en erreur et qu’il aurait fallu davantage insister sur les événements extrêmes afin de mieux faire comprendre les risques.
En résumé, la France, comme ses voisins européens, peine à suivre le rythme du réchauffement climatique. Plus de 2 025 personnes sont mortes en France à la suite de la canicule de juin.





















