Seidik Abba: “Je suis surveillé par les services français”
Le journaliste-écrivain et spécialiste du Sahel dénonce la surveillance et le harcèlement exercés à son encontre par les services de renseignements français, pour ses critiques de la françafrique. Paris garde le silence sur ce dossier.
Est-il possible aujourd’hui d'être une personnalité africaine vivant en France et de critiquer la politique africaine d’Emmanuel Macron sans subir de représailles? Pour le journaliste et écrivain nigérian Sedik Abba la réponse est négative.
Alors qu’en 1996, il accusait déjà Paris de le surveiller pour le compte de l’ancien président nigérien d'alors Amadou Issoufou, il a la conviction d'être sous étroite surveillance des services du renseignement français depuis deux ans. Il met en avant de nombreux indices qui ne cessent de s’accumuler au fil des années.
“Il y a premièrement les différentes rétractations des personnes qui spontanément, en découvrant la nature et la qualité de mon expertise, viennent me solliciter et qui au bout de quelques échanges téléphoniques se rétractent”, explique-t-il à TRT Français.
“Cela veut dire qu’il y a des personnes qui écoutent mon téléphone et qui vont voir mes correspondants pour les convaincre ou en tout cas pour les effrayer afin qu’elles désistent de collaborer avec moi”, ajoute-il.
Rétractations en série
Écrivain, chercheur associé et président du Centre international d’études et de réflexions sur le Sahel (CIRES) , Sedik Abba est l’un des meilleurs experts sur la région du Sahel. Sa bonne connaissance de cette région et des problématiques sécuritaires alimentées par les activités des divers groupes terroristes en font un expert très sollicité.
“Je peux citer le cas d'un ancien ministre de feu François Mitterrand (président français de 1981 à 1995, ndlr) avec qui je travaillais sur le Sahel. Il m'a assuré que cette collaboration allait se renouveler et même prendre une ampleur. Par la suite, il s’est rétracté sans que j’aie une explication”, déplore Seidik Abba.
“Il y a un autre monsieur qui a un cabinet d'intelligence économique avec qui j'ai même déjeuné et nous avons défini les cadres d'une collaboration et s'est rétracté à ma grande surprise”, ajoute-t-il.
Outre des personnes physiques, il y a aussi des personnes morales qui s’ajoutent à la liste des désistements. Le président du Centre international d’études et de réflexions sur le Sahel (CIRES) cite pêle-mêle : l’UNESCO, “un pays d’Afrique de l’Ouest qui connaît son expertise sur le Sahel” et même “un attaché de défense d'un pays européen voisin de la France”, alors qu’il a aussi été blacklisté de la liste d’envoi des journalistes du Ministère français de la Défense.
Stratégie qui vise à priver le journaliste en le privant de l’essentiel de ses sources de revenus et avoir raison de sa détermination à l’usure? Peut-être.
Une vengeance d'État ?
“ Pour moi, l'hypothèse la plus crédible que j'ai faite, c'est celle d'une vengeance d'État”, lance-t-il. “Quand j'avais postulé pour le programme de formation de journaliste en Europe, la France m'avait donné la bourse entre 1999 et 2000, mais moi, je n'ai fait aucun accord avec la France pour lui dire, en échange de votre bourse, voilà, je me mets à votre disposition”.
“C'est la Fondation ‘Journaliste en Europe’ qui m'a donné la bourse”, insiste Seidik Abba. “Moi, je considère que la seule hypothèse qui me semble crédible, c'est cette vengeance d'État”.
La sortie en mars 2022 de son ouvrage: “Mali-Sahel notre Afghanistan à nous”? semble avoir crispé davantage les relations entre les autorités françaises et l’auteur Seidik Abba. “C’est le facteur aggravant”, concède l'écrivain qui a publié une dizaine de livres sur les problématiques sécuritaires et sociales dans le Sahel .
“Ce livre, d'après une note de de présentation de l'éditeur, dénonce sans concession les réelles conséquences de l’intervention militaire française au Mali et dans l’ensemble du Sahel. Censée venir à bout du terrorisme qui, il y a neuf ans, se limitait au nord du pays, le constat est sans appel : la menace terroriste s’étend à présent sur les deux tiers du territoire malien. (...) Un échec comparable à celui des Américains en Afghanistan”.
Depuis lors, les pressions psychologiques n’ont cessé de s’intensifier. En 2024, le renouvellement de son accréditation auprès du ministère français des Affaires étrangères, en tant que correspondant de la presse étrangère, fut plus long que le processus habituel.
Le journaliste et écrivain ferait-il les frais des mauvaises relations diplomatiques entre Niamey et Paris? Le 31 Août 2023 les autorités nigériennes ont ordonné l’expulsion de l’ambassadeur de France. La fin de la coopération militaire a suivi peu de temps après. Le 22 décembre 2023, le dernier contingent de soldats français quittait le Niger.
“Racisme d’État”
La France met régulièrement les militants panafricanistes sous pression. Citons les noms de Nathalie Yamb, Kemi Seba et Franklin Nyamsi qui sont et ont été les cibles des autorités françaises pour leurs critiques acerbes de la françafrique. Seidik Abba a la conviction que son tour est venu
“On ne tolère les critiques de la françafrique que des Français de souche - comme on les appelle qui écrivent des livres là-dessus. Personne ne va les embêter parce qu'on considère qu'ils sont légitimes à critiquer la France”, s’offusque l'écrivain.
“Mais nous autres” s'indigne t-il, “on considère que la France nous a hébergés, la France nous a donné le couvert et que si on la critique, on est dans une posture d'ingratitude. Alors qu'on peut donner des éléments qui prouvent que c'est la France qui a fait preuve d'ingratitude. Moi, dans mon cas, je considère que la France a fait preuve d'ingratitude”.
Il cite entre autres ses interventions au ministère des Armées “pour expliquer aux militaires la situation de la France au Sahel et pour leur donner des pistes de réflexion pour changer la donne”, sa déposition devant la commission d'information du Parlement français (...) pour aider la France en proposant des pistes.
“Je suis victime d’un racisme d’Etat”, a-t-il accusé lors d’une émission du média en ligne français “Décrypter l’Afrique”. Aucune communication officielle française ne confirme cependant, l’existence de mesures coercitives à son encontre.
“Barbouzerie”
Pour le moment, il n’est pas question de saisir la justice. Seidik Abba explique que “nous sommes dans la barbouzerie. La barbouzerie n'est pas compatible avec la légalité. Si je saisis la justice française, elle exigera des preuves. Les éléments que j'ai rassemblés sont des indices, mais ils ne sont pas des preuves pour convaincre l'État”.
Offensif et résilient, il a choisi la bataille de l’opinion, dans ce qui apparaît comme un bras de fer.
“Moi-même, je suis un journaliste et chaque fois que j'aurai l'occasion, je parlerai de cette affaire. Et je continuerai à mobiliser les gens, à la fois sur le continent, à l'international, pour que la France s'explique. Ce n'est pas une affaire qui relève de la légalité, c'est totalement illégal”.
Depuis le début de l'année, un collectif international de journalistes a lancé une pétition à l'attention des autorités françaises demandant des explications sur la surveillance que subit en France, Seidik Abba, journaliste et écrivain nigérien exerçant depuis plusieurs années dans le pays.
Au 12 février 2026, la pétition a déjà recueilli la signature de 306 journalistes exerçant en Afrique, en Europe et en Amérique.
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