France: l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national en 2027 est-elle inéluctable?

Face aux sondages qui prévoient une victoire sans appel du Rassemblement national à la présidentielle de 2027, des scénarios alternatifs existent et une surprise reste envisageable.

By Samir Hamma
Jordan Bardella au salon de l'Agriculture de Paris en mars 2026 / Reuters

Dans une France en proie à un paysage politique chaotique, une hypothèse s’impose de plus en plus comme une (fausse) évidence: la victoire du Rassemblement national (RN) aux prochaines élections présidentielles. Présenté comme l’aboutissement d’une dynamique irrésistible, ce narratif mérite pourtant une analyse critique et approfondie. Il nécessite de dépasser le seul récit médiatique pour examiner ses causes structurelles, les dynamiques politiques concurrentes et le rôle d’acteurs clés souvent absents du débat actuel. 

La montée du RN s’ancre en effet dans des décennies de mutations socio-économiques: désindustrialisation, sentiment d’abandon, déclassement, précarité et crise du logement. À cela s’ajoute la cristallisation des angoisses identitaires et sécuritaires autour de la question de l’immigration. Comme le soulignent les économistes Thomas Piketty et Olivier Passet, dans leurs analyses respectives, l’aggravation des inégalités et l’affaiblissement des services publics ont créé un vide que les récits populistes comblent.

Jordan Bardella, président du RN et probable candidat en cas de condamnation définitive de Marine Le Pen, surfe sur cette défiance envers les élites. Jeune et maîtrisant les codes des réseaux sociaux, il est donné largement en tête dans les sondages. Cependant, son manque d’épaisseur politique et son inexpérience gouvernementale le rendent vulnérable. Interrogé par TRT Français, le politologue Thomas Guénolé estime pourtant que ces faiblesses personnelles ne sont pas nécessairement rédhibitoires, le vote RN étant devenu, selon lui, un vote d’adhésion idéologique. “Je pense malheureusement que ni l’inexpérience du candidat à des postes à hautes responsabilités, ni son inconsistance en débat (…) ne sont bloquants pour une victoire électorale. Dans les faits, on vote pour un petit ensemble de croyances politiques fortes, pas pour une personne”. Cette analyse souligne un changement dans la stratégie électorale des votants: le vote pour le RN serait devenu un vote d’adhésion si profond qu’il transcende les lacunes de son porte-étendard.

Un Jordan Bardella, pâle figure présidentielle

Le chercheur en philosophie politique et analyste politique français Bruno Guigue ne partage pas ce constat. Au micro de TRT Français, il estime que le jeune président du RN ne présente pas, à ses yeux, les qualités requises pour accéder à la magistrature suprême: “Bardella est objectivement incompétent. Il est d’une inculture abyssale” .

Le chercheur souligne notamment son manque de substance lors des débats: “Dès qu’il est sur un plateau télé et qu’on lui pose des questions pour lesquelles il n’a pas appris la fiche par cœur, il est vite décontenancé”. Pour Guigue, cette « équation personnelle défaillante » pourrait interpeller une partie des électeurs en recherche de stature présidentielle. Bruno Guigue insiste également sur l’existence de freins sociologiques et idéologiques à une victoire RN. “Il y a quand même des forces dans ce pays qui structurellement, pour des raisons sociologiques et idéologiques, résisteront durablement à l’influence du RN”, affirme-t-il, évoquant les quartiers populaires, les jeunes, les populations issues de l’immigration et une partie des classes moyennes urbaines diplômées. 

Cette incertitude est corroborée par les dernières enquêtes d’opinion. Si le Rassemblement national est systématiquement donné en tête du premier tour, les projections pour le second tour ont récemment connu un rebondissement significatif. Un sondage Odoxa-Mascaret publié le 31 mars 2026 pour Public Sénat et la presse quotidienne régionale confirme que Jordan Bardella caracole en tête du premier tour, avec entre 34 % et 38 % des intentions de vote, soit treize points d’avance sur Édouard Philippe.

Pourtant, dans l’hypothèse d’un second tour les opposant, c’est l’ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron qui l’emporterait, avec 52 % des voix contre 48 % pour le président du RN. Ce résultat marque un renversement par rapport à une précédente mesure du même institut en novembre 2025, où Bardella était alors donné gagnant (53 % contre 47 %). Une tendance confirmée par le sondage Elabe réalisé pour BFMTV et La Tribune Dimanche le 29 mars, qui crédite Édouard Philippe d’une victoire serrée face à Jordan Bardella (51,5 % contre 48,5 %) et plus nette face à Marine Le Pen (53 % contre 47 %).

Ces chiffres, qui ne préjugent évidemment pas du résultat final, viennent rappeler que la configuration du second tour, et notamment l’identité du candidat opposé au RN, demeure un facteur clé de l’issue du scrutin.

Malgré l’évolution récente des projections mesurées par les enquêtes d’opinion, Thomas Guénolé, n’en démord pas: le RN est le grand favori des présidentielles de 2027. Le spécialiste de l’extrême droite focalise ses analyses sur la dynamique sociale très favorable aux idées du Rassemblement national. “Je ne dirais pas que la victoire de l’extrême droite dans un an et demi est inévitable. Mais il est incontestable que c’est de loin le scénario le plus probable”. 

D’autres observateurs analysent effectivement cette transformation du paysage idéologique français à l’aune des mutations profondes de la société. Le sociologue Jérôme Fourquet s’inscrit dans cette lecture: “Cette atomisation du paysage politique, qui profite au RN, n’est pas un hasard, elle résulte de changements profonds. Plusieurs lames de fond ont redessiné le pays: l’effondrement du catholicisme, la chute du communisme dans les banlieues, l’américanisation des modes de vie, la présence nouvelle de l’islam, ou la transformation de l’économie, qui s’est désindustrialisée pour s’orienter vers le tourisme et la consommation”.

La bataille décisive du second tour 

Pour comprendre la force d’attraction du RN, il faut par conséquent regarder au-delà de la tactique électorale. Sa montée trouve son origine dans des décennies de mutations socio-économiques: la désindustrialisation et la fracture territoriale ont nourri un profond sentiment d’abandon dans de nombreuses régions. À cela s’ajoute la question de l’immigration, transformée par le RN et une partie de la droite en symbole de tous les maux, cristallisant des angoisses identitaires et sécuritaires dans un contexte de défiance envers les institutions.

C’est sur l’issue finale que les analyses divergent le plus. Si la présence du RN au second tour paraît quasi acquise, sa victoire définitive est loin de faire l’unanimité parmi les observateurs. Bruno Guigue développe longuement cet argument central: “Pour gagner l’élection présidentielle (…) il ne suffit pas de capitaliser énormément de voix au premier tour. (…) Au deuxième tour, il faut être capable d’attirer suffisamment d’électeurs qui n’ont pas voté pour vous au premier tour”.

Il rappelle que le RN, devenu un « grand parti conservateur interclassiste », polarise fortement l’électorat. Sa capacité à rassembler une majorité absolue au second tour dépendra donc crucialement de l’identité de son adversaire et de la recomposition des autres forces politiques. “Quelle que soit l’hypothèse retenue pour le deuxième tour, la partie ne sera pas facile pour un candidat qui va sans doute capitaliser un grand nombre de voix au premier tour, sans avoir la capacité de puiser dans des réserves illimitées pour le deuxième tour”, estime Guigue.

Il conteste ainsi les projections donnant Bardella largement vainqueur au second tour, les jugeant “totalement exagérées” et participant à un récit démobilisateur.

L’analyse ne saurait être complète sans évoquer le rôle central d’Emmanuel Macron dans cette dynamique. Son élection en 2017, portée par la volonté de transcender le clivage gauche-droite, a en réalité accéléré la fragmentation du système partisan. La constitution d’un pôle présidentiel “hors-sol”, perçu comme éloigné des préoccupations concrètes, a alimenté la défiance. Sa stratégie de « dédiabolisation » par la confrontation directe avec Marine Le Pen, visant à incarner l’unique rempart républicain, a paradoxalement contribué à normaliser le RN comme interlocuteur politique légitime et principal opposant. Cette focalisation a aussi marginalisé les forces traditionnelles de gouvernement (LR, PS), créant un espace politique polarisé où le RN apparaît de plus en plus comme une alternative crédible à un pouvoir usé.

L’Union des droites et la victoire culturelle: le terreau Bolloré

La véritable tectonique des plaques se joue peut-être moins au RN même que dans la droite traditionnelle, avec le projet d’une “union des droites”. Portée par des figures comme Laurent Wauquiez (LR), Bruno Retailleau (LR) ou Éric Ciotti (UDR), cette stratégie vise à dissoudre la ligne de démarcation entre le parti de Le Pen, Bardella et la droite classique. Leur calcul est simple: le RN a gagné la bataille culturelle ; il s’agit maintenant de le rendre gouvernable. Cette entreprise n’est pas orpheline. Elle s’inscrit dans un écosystème idéologique et médiatique largement structuré par l’influence du milliardaire Vincent Bolloré. Via son groupe (CNews, Europe 1, Le JDD), Bolloré a offert une caisse de résonance inédite aux thèmes portés par le RN et la droite la plus ferme, réalisant concrètement une banalisation préoccupante.


Cette normalisation ouvre la voie à des collaborations futures, y compris économiques. Guénolé le note: “Une partie des classes dirigeantes françaises a déjà manifesté bruyamment sa disponibilité pour collaborer avec un futur gouvernement RN, notamment dans le grand patronat”.

Dans ce paysage clivé, le scénario d’une victoire de Jean-Luc Mélenchon semble farfelu, mais mérite d’être pensé. Il supposerait une conjonction exceptionnelle: une division parfaite du camp présidentiel et de la droite, et une mobilisation massive des abstentionnistes. 

Contre toute attente, Thomas Guénolé qui fut proche de La France insoumise considère cette hypothèse sérieuse: ”Mélenchon incarne une radicalité différente, sociale, qui peut capter une colère non soluble dans le récit identitaire”.

Toutefois, l’éventail des alternatives potentielles est plus large. À gauche, la dynamique médiatique de Raphaël Glucksmann, qui incarne un social-libéralisme arc-boutée sur les questions européennes et écologiques, pourrait redessiner les rapports de force, notamment en ralliant le centre macroniste. À droite, l’ambition d’un Édouard Philippe, qui se pose en figure d’expérience et de stabilité, ou la ligne dure d’un Bruno Retailleau, visent explicitement à reconstruire un pôle attractif en dehors du RN. Enfin, l’influence d’un Éric Zemmour, bien qu’affaibli, persiste dans la surenchère idéologique et continue de tirer le débat public vers ses thèmes favoris. La fragmentation des oppositions reste donc leur principal défi.

L’inéluctabilité, un récit qui masque la bataille réelle

Rien n’est, de ce fait, joué. La victoire du RN est avant tout un récit construit par une alliance objective entre la machine du RN, une fraction active de la droite, un empire médiatique et un patronat désireux de s’accommoder de tout pouvoir stable. Ce récit vise à créer un effet de fatalité démobilisateur.

La réalité est plus incertaine. Malgré ses fragilités politiques,  Bardella reste dans la course. Les causes profondes de cette ascension – défaillance des régulateurs, renoncement d’une classe politique, fractures socio-économiques et stratégie de polarisation du quinquennat Macron – dessinent un contexte hautement volatile. L’issue dépendra de la capacité des forces démocratiques à dépasser leurs divisions pour offrir un horizon crédible et mobilisateur. 

La France se dirige vers un référendum sur son identité, où la peur sera l’arme principale. Dans un tel climat, comme le rappelle l’exemple de 2022, les surprises demeurent possibles. Prétendre le contraire, c’est déjà succomber à un récit que certains faiseurs d’opinion espèrent imposer comme une réalité inexorable.