Le Pape Léon XIV en Algérie: dans les coulisses d’une visite d’État inédite

Le 13 avril, pour la première fois dans l'Histoire, un souverain pontife posera le pied sur le sol algérien. Bien plus qu'une étape africaine, cette visite est un acte politique et spirituel particulièrement symbolique.

By Samir Hamma
Le Pape Léon XIV se rendra notamment à Notre-Dame d'Afrique à Alger / wikimedia commons

Le programme est désormais gravé dans l'agenda diplomatique des deux capitales. Le 13 avril, le Pape Léon XIV décollera de l'aéroport Fiumicino de Rome à 8h, pour atterrir à Alger à 9h, où une cérémonie officielle de bienvenue l'accueillera en présence du président Abdelmadjid Tebboune. Le lendemain, il rejoindra Annaba. Deux jours, deux villes, deux dimensions d'un même message. Le souverain pontife foulera en effet le sol algérien avec un appel à la paix et la fraternité adressé à l'ensemble d’un peuple très majoritairement musulman. 

Une grammaire diplomatique construite lieu par lieu

Que ce voyage soit historique, nul ne le conteste. Mais ce qui frappe davantage, c'est la charge symbolique de l’événement. Au micro de TRT Français, Badis Khenissa, président de la commission coopération internationale de la communauté nationale (ONSC) et analyste politique sur Al24 News, y voit un révélateur du rôle régional central de l’Algérie. “Cette visite ne confirme pas seulement un rôle de pont, elle consacre l'Algérie comme État-seuil”, tranche-t-il d'emblée. “C'est-à-dire un pays où se rencontrent sans se neutraliser plusieurs profondeurs du monde contemporain: l'Afrique, la Méditerranée, l'Arabo-musulman, l'Européen, la mémoire anticoloniale, et l'héritage augustinien.”

Pour Khedissa, l'itinéraire pontifical n'a effectivement rien d'un programme touristique. “Le Vatican n'ouvre pas une séquence de cette portée par hasard. Le fait que Léon XIV commence sa tournée africaine par Alger, puis enchaîne des visites à Maqam Echahid (le monument aux martyrs), le palais de la Présidence, Djamaâ El-Djazaïr, la Grande Mosquée, Notre-Dame d'Afrique et enfin Hippone, l'actuelle Annaba, montre que le Saint-Siège a construit en Algérie non pas une simple escale, mais une grammaire diplomatique. Chaque lieu dit quelque chose: souveraineté, mémoire, dialogue, profondeur historique et centralité africaine.”

Dans l'après-midi du 13 avril, le Pape se rendra en effet à la Grande Mosquée d'Alger, visitera le centre des sœurs missionnaires augustiniennes à Bab El-Oued, puis rencontrera la communauté chrétienne à la Basilique Notre-Dame d'Afrique. Le lendemain, cap sur Annaba et ses ruines d'Hippone. 

Les coulisses d'une visite qui fait grincer des dents

En coulisses, l'effervescence dépasse largement le cadre du protocole religieux. Le président Tebboune a présidé le 6 avril une deuxième réunion consacrée à finaliser les préparatifs depuis la confirmation du voyage. L'implication personnelle du chef de l'État révèle que cette visite porte des enjeux plus grands. Ce déplacement s'inscrit dans une séquence marquée par une intensification des échanges entre Alger et plusieurs capitales étrangères, ce qui fragilise à la thèse de l'isolement diplomatique.

Cette visibilité suscite en effet des crispations. Voir une Algérie qui s'émancipe et s'impose sur la scène internationale est perçu comme un revers par une partie des élites de droite et d'extrême-droite françaises. Le défilé de dirigeants européens à Alger, bientôt prolongé par la visite du Pape, fait par conséquent grincer des dents dans l'Hexagone. La crise franco-algérienne, gelée depuis juillet 2024, plane sur l'événement. Ségolène Royal a publiquement espéré que la visite pontificale serve de catalyseur à un rapprochement. Mais les autorités algériennes restent sur leurs gardes, soupçonnant Paris de chercher à instrumentaliser le déplacement avec l'affaire du journaliste Christophe Gleizes, Macron s'étant rendu au Vatican trois jours avant l'arrivée du Pape à Alger.

Khenissa résume la posture algérienne avec une formule cinglante: “L'Algérie refuse la vieille caricature qui enferme les sociétés musulmanes dans l'alternative entre fermeture identitaire et ouverture sous validation occidentale. Elle propose une autre formule: l'ouverture par la souveraineté.” Et d'enfoncer le clou: “Le cardinal d'Alger Jean-Paul Vesco l'a formulé dans des termes très éclairants en parlant d'un très beau signe d'ouverture, en décrivant l'Algérie comme point de contact entre Nord et Sud, entre monde occidental et monde arabo-musulman, et comme porte d'entrée vers l'Afrique.”

Augustin, le fils algérien de l'Église universelle

Pour comprendre également pourquoi Léon XIV a choisi l'Algérie, il faut remonter seize siècles en arrière, jusqu'à un enfant né en 354 à Thagaste, l'actuelle Souk Ahras, dans la province romaine de Numidie. Aurelius Augustinus Hipponensis, fils d'une mère berbère et d'un père romain, plus connu aujourd'hui sous le nom de Saint Augustin. Rhéteur brillant, débauché impénitent dans sa jeunesse, converti au christianisme à 32 ans à Milan, nommé évêque d'Hippone, l'actuelle Annaba, en 395, mort dans sa ville assiégée par les Vandales en 430. 

Le lien de Léon XIV avec cette figure est bien plus intime que celui d'un visiteur de passage. En tant que prieur général des Augustins, celui qui était alors le père Robert Francis Prevost s'est déjà rendu deux fois en Algérie, au début et à la fin de son mandat. Et c'est depuis le balcon de la basilique Saint-Pierre, au soir de son élection en mai 2025, qu'il s'est réclamé haut et fort de Saint Augustin, affirmant être l'un de ses fils.

Interrogé par TRT Français, le père José Maria Cantal Rivas, ancien recteur de la mythique église Notre-Dame d’Afrique, aujourd’hui basé à Adrar, et coordinateur du pôle presse de l'Église catholique d'Algérie pour ce voyage apostolique, qu'on a arraché, dit-il en souriant, “au calme du désert”, confirme cette filiation profonde. “Il est membre d'une congrégation qui s'inspire de la vie et de l'enseignement d'Augustin. Et donc sans doute, mettre en valeur cette figure algérienne était pour lui presque un devoir moral.” 

Sur la route menant à la basilique, perchée sur une colline dominant le site archéologique qui abrite les vestiges de l'ancienne basilique de la Paix, où Saint Augustin a commencé à diffuser sa pensée, des travaux de goudronnage, de peinture ainsi que de nettoyage des rues et des alentours ont été entrepris. Mardi 14 avril, le Pape visitera le site archéologique d'Hippone, rencontrera les Petites Sœurs des Pauvres, aura une rencontre privée avec l'ordre augustinien, puis célébrera une messe à la Basilique Saint-Augustin d'Annaba.




Une communauté de quelques milliers d'âmes, mais une visite pour toute l'Algérie

Que Léon XIV se déplace pour une communauté qui ne représente qu'une infime fraction de la population est en soi un message. Le père Cantal, avec une franchise désarmante, mesure ce paradoxe: “Pourquoi il ne va pas en Autriche ou au Brésil où il y a des millions de chrétiens ? Il vient nous voir. Ça, c'est un rêve pour beaucoup.” 

Car combien sont-ils, les catholiques en Algérie ? L'Église peine à dénombrer ses ouailles. “On estime qu'il y a quelques milliers de catholiques en Algérie, peut-être une douzaine de milliers. Mais il n'y a pas de statistiques fidèles.”

Mais le père Cantal insiste sur un point essentiel: cette visite n'est pas réservée aux chrétiens. “Il ne vient pas que pour nous, les chrétiens, il vient pour toute l'Algérie. Nos amis algériens musulmans sont associés à cette visite.”

Le numéro deux du parti Jil Jadid, Zoheir Rouis y voit aussi une réalité théologique souvent oubliée dans les analyses géopolitiques: “Dans la tradition musulmane, Jésus (Aïssa) occupe une place particulière en tant que prophète majeur, profondément respecté. Le fait que le prénom Aïssa soit largement répandu en Algérie illustre, de manière très concrète, cette proximité spirituelle.”

Vers une réconciliation des identités

Le père Cantal, lui, voit plus loin que les agendas diplomatiques. Ce qu'il espère de la visite, c'est une transformation du regard. “Est-ce que ce serait possible, au moins dans les cœurs de certains, que l'être chrétien en Algérie ne soit pas perçu comme une sorte de reliquat colonial ?” Il évoque le cardinal d’Alger, Jean-Paul Vesco qui est franco-algérien. Sommé de choisir entre ses deux appartenances, il répond: “Je suis les deux. Je ne peux pas me partager. Ce que je suis actuellement, c'est grâce aux deux.”

La visite de Léon XIV résonne par ailleurs avec l’un des épisodes les plus douloureux de l’histoire de l’Église en Algérie: le massacre, en 1996, de sept moines trappistes de la communauté de Tibhirine, enlevés dans leur monastère par des terroristes et retrouvés décapités deux mois plus tard. Ils ont été béatifiés en 2018 aux côtés de dix-neuf autres “martyrs” d’Algérie. Ils incarnent cette présence chrétienne discrète, enracinée et fraternelle que le Pape vient aujourd’hui honorer. 

Ces hommes qui avaient choisi de rester sur cette terre déchirée par la décennie noire, par fidélité à leurs voisins musulmans autant qu’à leur foi. Leur prieur, le frère Christian de Chergé, avait écrit avant sa mort une lettre testamentaire d’une bouleversante lucidité, adressée à celui qui l’assassinerait: un texte qui reste, pour beaucoup, le plus beau témoignage jamais écrit sur le dialogue entre l’islam et le christianisme.

Au fond, ce que vient chercher Léon XIV en Algérie n'est peut-être pas si différent de ce qu'Augustin lui-même cherchait dans ses Confessions: une vérité assez large pour embrasser toutes les contradictions du monde. “Notre cœur est sans repos jusqu'à ce qu'il trouve son repos en toi.” La phrase du grand Algérien résonnera autrement, lue depuis Annaba.