Peut-on être de gauche en France et soutenir inconditionnellement la politique d’un gouvernement d’extrême-droite en Israël ? C’est la question au cœur de “La Mauvaise Cause” (Lux), l’essai coup-de-poing du journaliste Denis Sieffert, ancien directeur du magazine Politis. Il dénonce au micro de TRT Français l’”imposture intellectuelle” de ceux qui continuent de défendre le projet sioniste malgré le génocide à Gaza et les innombrables crimes de guerre au Liban et en Iran.
Denis Sieffert détaille d’emblée sa critique. Il ne s’en prend pas aux “intellectuels d’armée” tels Bernard-Henri Lévy ou Raphaël Enthoven, dont la constance dans l’unilatéralisme rend la démonstration trop aisée. Il se concentre sur des figures plus complexes, plus subtiles, et donc, à ses yeux, plus efficaces dans la “désinformation”. L’historien Gilles Kepel, la sociologue Eva Illouz, la rabbine Delphine Horvilleur ou le philosophe Alain Finkielkraut: tous se réclament de valeurs universalistes, tous se disent de gauche, tous, pourtant, construisent un récit qui, selon Sieffert, “occulte la cause palestinienne”.

Le 7 octobre ou la tentation du néant historique
Leur point commun ? Une « fixité » du regard, selon le journaliste, qui refuse de voir l’évolution d’Israël vers un régime dominé par l’extrême-droite et les partis religieux. Et une méthode : le déni des causes matérielles du conflit. Chez Gilles Kepel, le conflit est intégralement “religiosité”. L’attaque du 7 octobre 2023 ne serait ainsi que la conséquence d’un prétendu antisémitisme viscéral inscrit dans les sourates du Coran. “J’écris, pour en sourire, que ce n’est pas le Hamas qui a fait le 7 octobre selon Kepel mais Mahomet”, ironise Sieffert. La matérialité du conflit – l’occupation, le blocus de Gaza, la colonisation – s’évanouit.
Même occultation chez la sociologue Eva Illouz, mais par un autre biais: la lutte contre le “wokisme”. En attaquant les milieux académiques occidentaux jugés trop favorables à la cause palestinienne, elle déplace le débat de la réalité du terrain vers sa seule représentation intellectuelle. Un procès qui rejoint paradoxalement l’argumentaire des extrêmes droites française et américaine.
Quant à la rabine Delphine Horvilleur, sa parole, très médiatisée après le 7 octobre, est celle d’une douleur juive exclusiviste.” « Sois sage, ô ma douleur », c’est le poème de Baudelaire. C’est ça, Delphine Horvilleur: sa douleur juive”, résume Sieffert. Une douleur légitime, précise-t-il, mais qui devient un écran total. Alors que les frappes israéliennes tuent des dizaines de milliers de Gazaouis, sa compassion ne traverse pas la frontière. “Pas un mot de compassion pour les Palestiniens”. Et lorsque, en mai 2025, elle finit par critiquer le gouvernement israélien, c’est au nom de l’image d’Israël, devenu un État paria, et non pour les massacres perpétrés.
Dans ces trois discours, l’effet est le même: le 7 octobre surgit du néant. “Il n’y a pas de 6 octobre, pas de blocus, pas de Nakba en 1948”, résume Sieffert. La seule cause possible devient alors un antisémitisme atavique, court-circuitant toute analyse politique.
Le sionisme, de l’émancipation au colonialisme
Cette contradiction – être de gauche ici et soutenir une politique d’extrême droite là-bas – est-elle tenable ? Pour Denis Sieffert, la réponse est claire: “Ce n’est pas compatible. Ce n’est plus compatible.” Il retrace l’histoire du sionisme, mouvement d’émancipation pour les Juifs fuyant les pogroms, mais mouvement “exclusiviste, excluant les Palestiniens dès l’origine”. En 1948, l’émancipation est accomplie. Que reste-t-il du sionisme ? “Le versant colonialiste”, répond-il, celui qui s’est exacerbé après la conquête des territoires en 1967.
Aujourd’hui, l’incarnation de cette idéologie, ce ne sont plus les fondateurs travaillistes, mais les fascistes Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich. Soutenir inconditionnellement Israël, c’est donc soutenir cet héritage. Pour Sieffert, le mécanisme qui empêche ces intellectuels de voir la réalité relève parfois du “tribalisme”, d’une solidarité communautaire viscérale qui l’emporte sur tout autre considération morale.
La Bible comme ultime recours
L’analyse de Sieffert atteint son point le plus aigu lorsqu’il interroge le rapport de ces penseurs, souvent laïques, à la religion. Comment des rationalistes peuvent-ils en venir à justifier une politique criminelle par des références bibliques ?” Sans la Bible, le sionisme n’existe pas”, assène-t-il. Même un athée comme le général Moshe Dayan, en 1967, ne put s’empêcher de poser la main, ému, sur le mur des Lamentations. “Le mal était fait.”
L’argument de l’antisémitisme, réel mais historiquement situé, s’épuise une fois l’État créé. Reste le mythe, la Terre promise. Sieffert note qu’Eva Illouz, qu’il ne pense pas être une grande croyante, “se réfère in fine à la Bible. Quand elle est à court d’arguments, c’est ça qui revient”. La gauche sioniste était donc condamnée à perdre sa bataille interne, car elle ne pouvait se débarrasser de ce fondement biblique sans reconnaître pleinement la souveraineté palestinienne.
Un projet qui ne tient que par la force
Alors, le sionisme est-il encore viable ? Pour Sieffert, il ne l’est plus idéologiquement. Il “ne tient plus que par la force, par la violence”, et par le soutien inconditionnel des États-Unis. Il voit l’annexion rampante de la Cisjordanie, la destruction systématique de Gaza. Mais il refuse le désespoir absolu. La démographie palestinienne est l’œil de Caïn, cette conscience qui hantera toujours les Israéliens, à moins d’envisager l’impensable: l’extermination de plusieurs millions de personnes.
Le projet sioniste, dans sa version actuelle, est une impasse. Et le rôle de ces intellectuels, en masquant cette impasse derrière des discours sophistiqués sur la douleur, la géopolitique ou la lutte contre le wokisme, est de perpétuer l’illusion qu’un État juif “démocratique”peut prospérer sur la dépossession et la négation d’un autre peuple. Pour Denis Sieffert, il est temps d’appeler cette duplicité par son nom, et de déconstruire, pierre par pierre, “la mauvaise cause”.












