Souveraineté numérique: l’Afrique à la traîne
La politique hégémonique de Donald Trump a poussé la France et les pays européens à accélérer leur quête de souveraineté numérique. Cette dynamique met en lumière, en parallèle, la forte dépendance de l’Afrique à l’égard de l’étranger
Alors que la France s'affiche en première ligne des pays européens en quête de souveraineté numérique vis-à-vis des États-Unis à l'ère du MAGA, l’Afrique semble traîner le pas.
Si la transformation numérique du continent avance à grands pas, l'essentiel des données stratégiques est externalisé.
Les données hébergées dans les centres de données établis sur le continent africain ne dépassent pas 1% du total mondial, d'après des experts de Smart Africa. Il s’agit d’une alliance intergouvernementale réunissant des États africains, des organisations internationales et des acteurs du secteur privé autour d’un objectif clair: faire du numérique un moteur de développement socio-économique et d’intégration régionale sur le continent.
“Les données montrent que l’Afrique représente moins de 1% de la capacité des centres de données multilocataires dans le monde“, explique à l'agence Anadolu, Lacina Koné, directeur général de Smart Africa.
Des données critiques comme les recensements de la population, l'Assurance maladie, l'identité des citoyens, les résultats de recherches scientifiques, les brevets d’invention, les données bancaires et sécuritaires entre autres sont encore externalisées.
Le Cameroun, un cas d'école
Au Cameroun par exemple, le processus de délivrance des passeports et de la carte nationale d'identité a été confié depuis 2024 au consortium allemand INCM-AUGENTIC. Officiellement, l'hébergement et l'accès aux données sont gérés au Cameroun par l’expertise allemande. Toutefois, au-delà de l’emplacement géographique des serveurs, le contrôle du logiciel, des clés d’accès et de la gouvernance des données est encore sous le contrôle du consortium allemand.
De plus, le réseau de vidéosurveillance déployé dans les grandes villes repose lui aussi sur des technologies importées de Chine via Huawei. Malgré l’assurance des autorités sur l'hébergement local des serveurs, leur mise à jour et les clés d'accès est encore l’apanage des partenaires chinois.
En dépit de la volonté affichée des autorités, la souveraineté numérique apparaît encore comme un défi. “Au moins 80 % des données numériques collectées au Cameroun sont encore hébergées à l’étranger”. Le professeur Ebot Ebot Enaw et directeur de l’Agence nationale des Technologies de l’Information et de la Communication (ANTIC) du Cameroun, déplore cette situation qui concerne l’ensemble du continent africain. L’exemple du Cameroun peut s’appliquer sur la majorité des pays d’Afrique.
Péril sur la souveraineté numérique
Un tel degré de vulnérabilité peut mettre en péril la souveraineté numérique du continent africain. Aux États-Unis, par exemple, le “ CLOUD act” autorise l’État, sous certaines conditions, à accéder aux informations électroniques hébergées sur son territoire.
C’est ce détail précisément, qui a contraint la France à retirer ses données scientifiques des serveurs de Microsoft au profit d’un opérateur souverain.
Même si la prise de conscience est réelle, le contrôle endogène des données critiques est encore un réel défi en Afrique. En effet, 95 % du trafic Internet africain transite encore par des câbles posés, financés ou contrôlés par des acteurs étrangers : Orange, Vodafone, MTN ( une exception sud-africaine), Google, Meta, China Telecom, Huawei Marine, etc. De même, une grande partie des data centers opérationnels sur le continent sont opérés par des groupes non africains ou sous capitaux étrangers: Equinix, Teraco (racheté par Digital Realty), Huawei Cloud, Amazon AWS, Microsoft Azure, met en garde le think thank Afrology, l’Afrique.
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