Il aura suffi d’une nuit. Lorsque les premiers missiles israélo-américains ont frappé le sol iranien le 28 février 2026, les marchés mondiaux de l’énergie ont basculé dans une autre réalité. Dès le lendemain, les grands armateurs suspendaient leurs opérations dans le détroit d’Ormuz. Ce chenal situé entre l’Iran et le sultanat d’Oman, dont l’entrée et la sortie mesurent à peine cinquante kilomètres de large, voit en temps normal transiter un cinquième de la consommation mondiale de produits pétroliers liquides et de gaz naturel liquéfié.
Sa fermeture constitue, de facto, selon les termes d’une note de l’Agence internationale de l’énergie, “la perturbation la plus grave de l’ordre énergétique mondial depuis l’embargo de 1973”. Pour l’Europe, qui croyait avoir tiré les leçons de sa dépendance énergétique après le choc ukrainien de 2022, c’est le retour brutal d’un fantôme qu’elle pensait avoir exorcisé.
Un verrou géopolitique aux effets immédiats
La dimension stratégique du détroit d’Ormuz dépasse de loin sa simple géographie. Les pipelines contournant le détroit ne peuvent pas acheminer plus de 40 % des barils destinés à l’export. Plus grave encore pour l’Europe: le gaz est totalement prisonnier derrière le verrou d’Ormuz, sans autre option logistique, alors que les installations de liquéfaction nécessitent un flux continu pour maintenir leurs systèmes opérationnels.
La marge d’amortissement est en outre réduite: avec environ 46 milliards de mètres cubes fin février 2026, contre 60 et 77 milliards les deux exercices précédents, les stocks européens de gaz étaient déjà historiquement bas à l’entrée du conflit. L’effet sur les marchés a donc été immédiat et brutal.
Depuis le 2 mars, le prix du gaz en Europe a bondi de 70 %, le pétrole de plus de 40 %, et la bourse parisienne a reculé de 4,7 %. Le pétrole brut Brent a dépassé la barre symbolique des 100 dollars le baril, contre environ 70 dollars avant-guerre. Le prix des contrats à terme de référence TTF, baromètre du gaz en Europe, a, lui, presque doublé, passant de 32 euros le mégawattheure avant le début du conflit à 61,7 euros une semaine plus tard, d’autant plus que QatarEnergy a annoncé l’arrêt de sa production de GNL.
Quarante milliards de coût annuel: le verdict de Sterdyniak
Au micro de TRT Français, l’économiste Henri Sterdyniak, directeur de recherche à l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques), dresse un constat pessimiste.”Cela nous coûte déjà très cher puisque le prix à la pompe a sensiblement augmenté. Mais si la guerre dure encore, le coût sera potentiellement de 40 milliards d’euros d'ici la fin de l'année. C’est énorme !”, tranche-t-il.
L’impact, selon lui, est doublement néfaste: “On s’attend à ce que l’inflation dans l’année augmente d’environ un point dans la zone euro, ce qui est beaucoup, et on s’attend à ce que le PIB chute d’environ 0,3 point en France, ce qui est là aussi ennuyeux”. Ce diagnostic rejoint les indicateurs publiés fin mars par S&P Global, dont l’indice PMI composite de la zone euro est tombé à 50,5, son plus faible niveau en dix mois. L'indice des directeurs d'achat étant un indicateur de l'activité manufacturière d'un pays ou d’une zone, sa baisse indique la contraction de l’activité économique.
L’inflation des coûts des intrants en est la cause car il a atteint son rythme le plus rapide depuis février 2023, portée par la flambée des prix de l’énergie et les perturbations du fret maritime liées au conflit.
Cette configuration renvoie davantage à un choc d’offre qu’à une inflation alimentée par la demande, ce qui complique fortement la réponse des autorités économiques. Chris Williamson, chef économiste chez S&P Global Market Intelligence, résume la situation sans détour: “L’indice PMI flash de la zone euro fait retentir les sirènes de la stagflation, la guerre au Moyen-Orient provoquant une forte hausse des prix tout en étouffant la croissance. La chute des anticipations de production future est la plus forte enregistrée depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022”.

La France dans l’œil du cyclone
Si la zone euro dans son ensemble se tient encore au bord du précipice, la France présente un profil plus préoccupant. L’indice PMI composite français a reculé à 48,3 en mars, un plus bas de cinq mois, clairement en phase de contraction.
La production manufacturière comme l’activité des services sont à la baisse simultanément, les commandes enregistrant leur recul le plus marqué depuis juillet 2025. Contrairement à l’Allemagne, qui bénéficiait d’un rebond industriel, lui-même largement artificiel, alimenté par des achats de précaution avant les ruptures d’approvisionnement redoutées, la France aborde ce choc sans aucun coussin conjoncturel.
Les coûts des intrants y ont bondi à leur plus haut niveau depuis novembre 2023, les prix des matières premières industrielles (pétrole, cuivre, acier inoxydable, aluminium) alimentant une compression des marges que les entreprises peinent à répercuter sur leurs prix de vente dans un contexte de demande atone.
Henri Sterdyniak ne s'illusionne pas sur la réversibilité du processus. “Il semble qu’il y ait des pertes à moyen terme en ce qui concerne la production de gaz et d’électricité, donc on ne reviendra pas rapidement à une production normale”, prévient-il. Et si le conflit venait à se prolonger, l’effet serait “encore multiplié en 2027”. Cette persistance possible place la France et l’Europe dans une situation inédite depuis les chocs pétroliers des années 1970: une inflation importée, alimentée par une cause exogène et largement incontrôlable, venant frapper une économie déjà convalescente.
La BCE dans l’impasse
Le dilemme est politique autant que monétaire. Alors que la croissance ralentit jusqu’à frôler la stagnation dans l’ensemble de la zone euro et que l’inflation repart simultanément à la hausse sous l’effet d’un choc d’offre d’origine géopolitique, limitant le traitement des instruments classiques de politique monétaire.
Baisser les taux pour soutenir la croissance risque d’amplifier l’inflation ; les maintenir ou les relever pour juguler la hausse des prix aggraverait la récession. Le blocage du détroit d’Ormuz confronte ainsi l’UE à un second choc énergétique en quelques années, alors que les prix de l’énergie “sont restés obstinément élevés depuis le bouleversement de 2022”. La crise révèle le danger que les économistes avaient souligné . Depuis la guerre d’Ukraine, la diversification énergétique post-2022 n’a pas résolu le problème fondamental, elle l’a simplement déplacé de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, zones géopolitiquement “sismiques”.

Ni gel des prix, ni austérité: la voie étroite
Face à la tentation des gouvernements européens de bloquer les prix à la pompe pour préserver le pouvoir d’achat, Henri Sterdyniak préconise une approche radicalement différente: “Non, il faut faire l’inverse. Il ne faut pas limiter la hausse. D’une façon ou d’une autre, il faut que la demande s’ajuste au fait qu’on va produire moins de pétrole et moins de gaz”.
Pour l’économiste, la seule voie crédible est de laisser les prix refléter la rareté réelle des ressources, tout en ciblant des aides directes sur les ménages et les secteurs professionnels les plus dépendants: “Il faut centrer les efforts sur les gens qui en ont le plus besoin: les routiers, les pêcheurs, les agriculteurs, les infirmières, ceux qui ont vraiment besoin de leurs voitures”.
Cette approche suppose une transformation accélérée du mix énergétique, dont Sterdyniak reconnaît qu’elle “ne s’improvise pas”. L’électrification de masse, le leasing de véhicules électriques, le covoiturage: les réponses structurelles existent, mais elles s’inscrivent dans un temps moyen que le choc immédiat n’autorise pas. Dans l’intervalle, c’est bien le pouvoir d’achat des classes moyennes européennes qui absorbe l’essentiel du choc.
“Ça va accélérer ce processus de paupérisation des classes moyennes car ce sont les ménages qui vont payer l'addition, dans l’idéal par les plus riches, dans la réalité sans doute par tous”, admet-il, ajoutant que ce troisième choc inflationniste en dix ans, après le Covid et la guerre en Ukraine, contraint à une “modification de la structure de la consommation pour aller vers des consommations plus économes”. Non par choix idéologique, mais par nécessité géopolitique.











